IX

LE DERNIER CARNAVAL DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE.

L’armée française s’avançait à grands pas en Italie, et, par une suite de combats miraculeux, elle jetait l’épouvante parmi les puissances coalisées contre le génie de la Révolution. Venise, menacée d’un côté par l’Autriche, qui gardait les portes du Tyrol, et de l’autre par les phalanges de Bonaparte, qui touchaient déjà à ses provinces de terre ferme, était toujours indécise et prétendait faire respecter sa neutralité douteuse par de si puissants adversaires. Ses hommes d’État, blanchis dans les conseils, nourris dans les arcanes de la vieille politique de l’Europe, s’ingéniaient à ourdir des ruses diplomatiques, lorsque l’ennemi était aux portes de Scées. Ils ne se doutaient pas, ces Pères conscrits du Livre d’or, que des germes de ruine étaient depuis longtemps introduits dans la ville chère à Vénus, dans la cité glorieuse des doges!

Parmi les étrangers que protégeait un caractère public, il y avait alors à Venise un nommé Villetard, secrétaire de l’ambassade française. Lallemand, qui était l’ambassadeur en titre, avait succédé à d’Henin, qui fut le premier représentant de la république française auprès de la seigneurie de Saint-Marc. Jeune, ambitieux, ardent propagateur des idées nouvelles qu’il croyait destinées à changer la face du monde, Villetard avait les qualités et les défauts d’un brouillon fanatique; il avait attiré et groupé autour de lui tous les esprits mécontents et s’était constitué le chef d’une opposition sourde qui, grâce aux progrès de l’armée française, devenait chaque jour plus redoutable. On n’a pas oublié ce personnage mystérieux que Lorenzo rencontra dans un café de la place Saint-Marc, à son arrivée à Venise, en 1790, et qu’il revit, à Padoue, la veille de la révolte des étudiants! C’était un noble Vénitien, nommé Zorzi. Ami d’enfance d’Angelo Querini, sénateur et érudit fort distingué dont il partageait les sentiments politiques, Zorzi était de ce petit nombre d’esprits éclairés qui, avec Paul Renier, l’avant-dernier doge de la république, avaient essayé, en 1762, de réformer la vieille constitution, et surtout de limiter la puissance du conseil des Dix. Leurs efforts furent combattus avec succès par l’éloquence de Marco Foscarini, le doge alors régnant et l’une des illustrations de Venise. Doué d’une grande intelligence, Zorzi avait beaucoup voyagé, et, de ses courses aventureuses à travers l’Europe, il avait rapporté dans sa patrie des vues hardies et une fortune délabrée. Il avait connu le père du chevalier Sarti et s’était lié avec Villetard, dont il servait les projets.

Zorzi était sincère dans l’opposition qu’il faisait au gouvernement de la seigneurie, et, s’il désirait ardemment une réforme de la vieille constitution de la république patricienne, il était loin de vouloir qu’on touchât à l’indépendance de sa patrie. C’était un esprit généreux, très-convaincu de la nécessité d’une transformation des vieilles sociétés humaines. La philosophie du XVIIIe siècle, et la révolution française, qui en était la conséquence, étaient pour Zorzi comme pour Villetard l’avénement d’un nouvel idéal de justice, qu’il fallait réaliser par la persuasion ou par la force. Les menées de Villetard et de ses partisans n’avaient point échappé à la vigilance des inquisiteurs d’État. Plusieurs fois le conseil des Dix avait été au moment de le faire arrêter, ainsi que Zorzi et les jeunes gens qu’ils avaient embauchés; mais on craignait la colère de la France, qu’on voulait ménager pour mieux la tromper. On n’attendait qu’une occasion favorable, un revers de l’armée victorieuse, pour mettre la main sur ce groupe de factieux qu’on ne perdait pas un instant de vue.

Le chevalier Sarti s’était heureusement tiré des dangers qu’il avait affrontés, dans la nuit mémorable de son entrevue avec Beata. Nageur inexpérimenté, il n’avait écouté que son amour, en se précipitant du haut du balcon dans le Grand-Canal, où il aurait inévitablement succombé dans ses efforts pour gagner la rive opposée, sans la rencontre d’un batelier, marchand de fruits, qui vint à son secours et le transporta, presque mourant, à son appartement della Giudecca. Remis, après quelques jours de repos, de la secousse violente qu’il venait d’éprouver, le chevalier se trouva dans l’une des situations les plus pénibles de sa vie. Non-seulement il pouvait craindre que le sénateur Zeno, en apprenant qu’il avait osé s’introduire dans la chambre de sa fille, ne le fît jeter dans un cachot sans autre forme de procès, comme cela se pratiquait à Venise dans les conjonctures difficiles; mais il comprenait que Beata était perdue pour lui, si les événements politiques qui se compliquaient à l’extérieur ne venaient contrarier les projets d’alliance formés entre les deux nobles familles. Décidé à n’abandonner l’espoir de posséder la femme qu’il adorait qu’avec le dernier souffle de la vie, Lorenzo ne se laissa pas décourager par les difficultés qui l’enveloppaient de toutes parts. Il résolut de revoir Beata d’une manière ou d’une autre, de pénétrer encore une fois dans le palais de son père, et de l’enlever même, si cela lui était possible. Un seul doute l’arrêtait: était-il assez aimé de la gentildonna pour obtenir son consentement à un parti aussi extrême? N’avait-il pas eu lieu de se convaincre, tout récemment, que cette âme si belle et si charmante, qui était capable des plus grands sacrifices de résignation, n’avait pas assez d’énergie et avait trop de hauteur pour braver ouvertement l’opinion des hommes et manquer aux devoirs de sa position? La nature d’esprit du chevalier Sarti, sa jeunesse et la passion dont il était enivré, ne lui permettaient pas de tenir compte de ces diverses nuances du caractère de Beata. Pour une imagination exaltée qui, s’inspirant de Platon, de Dante et Rousseau, considérait l’amour comme la source de toute grandeur et de toute félicité, pouvait-il exister un autre devoir que celui d’obéir à l’instinct du cœur?

Lorenzo se promenait un jour sur le quai des Esclavons (riva dei Schiavoni), rêvant à sa triste position et aux moyens de revoir Beata, quand il fut heurté par une espèce de facchino ou de commissionnaire qui lui dit, en s’excusant: Perdono, eccellenza, et il continua son chemin en murmurant entre ses dents le refrain d’une vieille chanson populaire:

Sulla riva dei Schiavoni
Là si mangia i bon bocconi[71].