Absorbé dans ses réflexions, le chevalier avait à peine fait attention à cet incident, lorsqu’il fut poussé de nouveau par le même individu qui était revenu sur ses pas.

«Balordo, lui dit alors le chevalier avec humeur, tu ne vois donc pas clair!

Eh! eccellenza, je pourrais vous en dire autant,» répliqua le facchino en fronçant de gros sourcils d’un air mystérieux.

Arrivé sur le pont de la Paille (ponte della Paglia), l’homme se retourna comme pour s’assurer si on l’avait suivi. Le chevalier connaissait trop bien les mœurs de Venise pour ne pas deviner que cet homme avait quelque chose à lui communiquer. L’ayant rejoint sur le pont de la Paille, qui est l’un des plus anciens de Venise, et où le facchino l’attendait en faisant semblant de regarder le pont des Soupirs, qui rattache le palais ducal aux prisons:

«Que me veux-tu? lui dit le chevalier, à voix basse.

—Je regarde cette arche si bien nommée ponte dei Sospiri, répliqua l’homme du peuple sans paraître avoir compris la question du chevalier, sombre et court passage qui sépare la vie de la mort, et à l’entrée duquel on devrait écrire, en lettres de bronze:

Per me si va nella città dolente,
Per me si va nell’eterno dolore.

—Je vois que tu me connais, reprit le chevalier; parle, qu’as-tu à me dire?

—Je n’ai rien à vous dire, eccellenza, si ce n’est que la vie est courte et qu’il vaut mieux la passer en liberté, passarsela in libertà, qu’à l’ombre de ce vieux palais mauresque.