IV.

DE LA BOURGEOISIE.

Dans les siècles primitifs de l'humanité, la terre était le partage de quelques êtres qui les premiers en avaient pris possession. Guidés par l'égoïsme, ces patriarches, ces héros constituèrent la société au profit de leur famille, et tracèrent autour de la propriété un cercle fatal qu'il n'était pas permis de franchir. Cependant les hommes se multiplièrent, et à mesure qu'ils arrivaient à la vie, ils frappaient aux portes de la société qu'ils trouvaient closes. Repoussés par la force, ces hommes s'agglomérèrent en dehors de la propriété, et devinrent les instruments de la puissance, les jouets de ses caprices. Puis quelques esclaves, émancipés par la reconnaissance de leur maître, s'assirent à côté du château seigneurial, et à l'aide d'un pécul qu'avait amassé leur sévère économie, ils posèrent les fondements d'une société nouvelle, qui, s'agrandissant de siècle en siècle, finit par envelopper le donjon des patriciens.

La bourgeoisie française est la plus jeune de l'Europe. Au douzième siècle, s'épanouirent au milieu des municipes romains ces belles républiques italiennes qui contenaient une population active, d'une rare aptitude aux affaires positives de la vie. Rien n'est comparable à la bourgeoisie italienne du moyen-âge! elle possédait deux faces de la pensée humaine, qu'on voit rarement réunies ensemble: la finesse égoïste du marchand et l'instinct de l'idéal. Malgré les nombreux systèmes qui se sont exercés à nous expliquer la naissance des communes françaises, et le développement de la classe moyenne sous la tutelle de nos rois, il est incontestable que la bourgeoisie de nos jours ne date que du dix-huitième siècle. Un des plus beaux caractères des temps modernes, Mme Rolland, nous a laissé, dans ses immortels Mémoires, écrits en attendant la guillotine, une peinture simple et vraie des mœurs et des besoins de la bourgeoisie avant la révolution. Au dix-huitième siècle, la classe moyenne était arrivée à cet état de maturité sociale qui la rend importune à la minorité satisfaite. Elle avait de l'aisance, des lumières; toutes les illustrations étaient dans ses rangs. Laborieuse, économe, modeste, sans luxe et sans dettes, elle n'était rien dans la société légale. La monarchie française était fille du catholicisme; on ne pouvait toucher à l'une sans toucher à l'autre; l'impeccabilité des pontifes avait consacré l'irresponsabilité des rois. Pour borner la volonté royale, il fallait d'abord ébranler l'infaillibilité papale; on ne pouvait proclamer la souveraineté des nations sans proclamer celle des consciences. La bourgeoisie avait des chefs trop habiles pour s'y tromper; elle attaqua l'Église.

Pour qu'une révolution politique soit utile, il faut qu'elle ne dépasse pas les lumières de ceux qui la sollicitent. La liberté ne doit satisfaire que des besoins impérieux et légitimes, et non pas exciter de coupables désirs. Qu'importe au barbare la liberté de la presse? qu'importe à l'ouvrier pauvre et ignorant le droit d'être envoyé à la chambre des députés? Tant que la révolution fut guidée par la main de la classe moyenne, elle resta pure et sainte. Mais après la chute des girondins, ces illustres représentants de la bourgeoisie du dix-huitième siècle, la France devint le vaste charnier des bourreaux de la Montagne.

Ce qui de nos jours fait le fond de la classe moyenne, c'est la génération révolutionnaire de 89. Élevée au milieu des émeutes, dans le tumulte des camps, privée de l'inappréciable éducation de la famille, ayant traversé une des époques les plus orageuses de l'histoire, fatiguée de sa longue course, saturée de doctrines sociales, elle veut le repos. Vainement vous lui criez de prendre haleine et de se remettre en route; elle veut jouir enfin du bien-être si chèrement acquis. Elle a vu tant de changements, tant d'innovations; on lui a donné tant de constitutions, tant de préfaces sociales, que la tête lui en tourne. Elle veut s'arrêter, poser la main sur quelque chose de solide qui résiste à l'orage. D'ailleurs, la classe moyenne fait comme l'aristocratie, elle condamne les moyens dont elle s'est servie pour arriver à l'émancipation politique; elle proclame l'ordre, c'est-à-dire le respect de ses priviléges. Dans l'immense atelier social de la révolution de 89, la classe moyenne n'a pris que deux éléments: la monarchie et la souveraineté nationale.

Depuis cinquante ans, nous sommes gouvernés par les partis extrêmes de la société. D'abord la basse démocratie s'empare de la révolution de 89 et jette la France déguenillée aux pieds de Napoléon; l'empire exalte les passions guerrières et courbe la nation sous le despotisme du sabre; puis la restauration nous amène ses capucins et ses talons rouges. Mais cette grande masse de citoyens laborieux, cette masse active, intelligente, la force des peuples; cette classe moyenne, honnête, économe, paisible, centre de l'humanité où tout aboutit, d'où tout dérive; cette bourgeoisie, fille de la liberté, composée de tous les talents, de toutes les capacités, de toutes les industries, qui aime l'ordre et la paix; cette bourgeoisie française qui donna le jour à la philosophie du dix-huitième siècle, quand aura-t-elle un gouvernement digne d'elle? N'est-il pas temps de se dépouiller de la vanité des conquêtes, de refouler ses passions haineuses et dominatrices, pour rentrer dans la véritable nationalité? N'est-il pas temps qu'un pouvoir véritablement national et modérateur plante son étendard au cœur de la patrie, et nous délivre une bonne fois de l'aristocratie féodale et des rêveries d'une poignée de factieux de vingt ans? Telle a été la pensée des hommes de 1830, de ceux qui se sont groupés autour de la royauté nouvelle, et qui l'ont escortée dans sa pénible mission.

Cette pensée est grande, juste, et l'histoire honorera le nom de ceux qui l'ont aperçue, et qui ont eu le courage de la défendre. La bourgeoisie avait été opprimée par tous les pouvoirs qui ont pesé sur la France. Elle avait en horreur 93, dont elle avait été la victime; elle avait abandonné l'empire, qui l'avait ruinée par ses guerres; elle venait de renverser la restauration, qui voulait la ramener à la féodalité. Il était donc éminemment politique, éminemment sage que le gouvernement de 1830 cherchât l'appui de la bourgeoisie, et se fit l'expression de ses besoins. D'ailleurs la nation était divisée en plusieurs partis, tous animés de passions véhémentes et exclusives, dont aucune n'avait la majorité. La bourgeoisie était la base commune de ces individualités sociales. Elle partageait leurs nobles désirs, qu'elle tempérait par son bon sens et son amour de la paix. Avec les républicains, elle voulait la liberté; avec les bonapartistes, la gloire de la France; et avec les royalistes, une magistrature héréditaire. En la prenant pour l'élément fondamental du nouvel ordre de choses, on pouvait espérer de calmer tous les partis, de les dominer par une force imposante, et de mettre un terme aux révolutions du monde.

Il n'y a de durable que ce qui est vrai. Tout fait moral, dont on exagère les proportions, grandit un moment pour périr aussitôt. Si vous vous étiez servi de la bourgeoisie pour faire la police de l'intérieur, pour disperser les émeutes et punir les factions; si vous en aviez fait une garde conservatrice de la propriété, et des vérités sociales reconnues de tous, vous en auriez fait une phalange invincible. Mais vous avez remué ses passions, vous avez excité ses cupides désirs; vous lui avez donné de l'ambition, vous l'avez soulevée contre le peuple; vous lui avez fait peur en lui faisant accroire qu'on en voulait à sa fortune; vous avez armé sa poltronnerie d'un fusil, et l'avez lancée sur la place publique. Puis vous l'avez chamarrée de cordons, et vous avez souffert qu'elle humiliât la nation par sa couardise et son ignorance. Voilà la faute, faute immense! Quelles que soient les amères déceptions qu'ait fait éprouver aux cœurs généreux la révolution de 1830, il est facile de défendre la royauté de juillet dans son action intérieure. On peut louer la justesse de son coup d'œil dans l'étude des besoins de la nation, sa vigueur dans la répression des désordres, sa modération après ses nombreuses victoires sur les factions armées pour sa ruine, la constance de ses principes au milieu des hurlements des partis et du sang des émeutes.