Mais comment approuver le rôle qu'on a fait jouer à la France, à l'égard de l'Europe! Comment ne pas s'indigner à ce lâche abandon de l'amitié des peuples! Comment ne pas flétrir des paroles les plus acerbes l'ignoble poltronnerie du gouvernement d'une nation grande et libre, qui s'agenouille devant le plus petit pacha de la sainte-alliance! qui souffre sans mot dire qu'on égorge ses alliés, qui ferme l'oreille aux cris de ces infortunés implorant son secours, et qu'il laisse expirer en maudissant le nom de la France! Que dire d'un gouvernement qui supporte les plus sanglants outrages, à qui on crache au visage, qui s'essuie sans proférer une plainte, et qui finit par se faire le délateur de la liberté et le sbire du despotisme! Non, depuis deux cents ans, aucune dynastie, aucun gouvernement n'est arrivé au pouvoir dans des circonstances plus favorables. Louis XIV arracha la France au bourbier de la fronde; Louis XV la reçut épuisée par les guerres et le faste de son aïeul; et son successeur la trouva ruinée par Louis XV et ses ruffiants, et grosse d'une révolution qui lui coûta la vie. Puis Napoléon la ramassa dans la fange où l'avait laissée tomber le Directoire, et il la lègue aux Bourbons couverte d'un million de soldats étrangers. Vous seuls, hommes de juillet, avez reçu la France forte, riche, glorieuse et libre, et toute prête à faire la loi au monde, si elle avait eu des chefs dignes de son courage. Mais vous avez refoulé son ardeur sublime; vous avez ridiculisé les nobles passions; vous avez soufflé dans son âme généreuse votre haleine empoisonnée, et vous l'avez remplie d'un froid mortel, d'un égoïsme dégoûtant, d'une lâche sensualité qui soulève le cœur et attriste la pensée!

Toutefois, prenez-y garde! ce n'est pas impunément qu'on s'écarte des principes sur lesquels repose l'individualité des peuples. De nos jours, la France est le verbe de l'esprit humain, et l'organe des progrès du monde; c'est à ce titre qu'elle est grande et forte. En écoutant servilement la bourgeoisie, vous avez fait de la révolution sociale de 1830 une misérable péripétie de ménage; vous avez mutilé un fait général; vous avez isolé la France de ses alliés naturels, et vous avez compromis son indépendance. Mais gardez-vous cependant de vous fier à la bourgeoisie. Dans une guerre malheureuse, elle rentrerait dans son échoppe et vous abandonnerait à l'ennemi. Rappelez-vous bien que la bourgeoisie puissante à la Convention, laissa périr la Gironde, et qu'elle livra la patrie au couteau des Montagnards.

Lorsqu'une pensée apparaît au monde, elle a, comme l'individu, comme la nation en qui elle se développe, son enfance, sa puberté et sa vieillesse. Dans l'histoire de l'esprit humain, ces trois époques de la vie d'une idée correspondent à la poésie, à la prose et à la science; et dans celle de l'humanité, au peuple, à la bourgeoisie, à l'aristocratie. La bourgeoisie est l'anneau intermédiaire des deux points extrêmes de la civilisation. La pensée est une dans sa source, mais elle subit toutes les modifications de la vie extérieure. Conséquemment, chaque individu, chaque nation, chaque classe doit puiser dans les faits qui l'entourent, un genre d'esprit particulier. Or, qu'est-ce qui caractérise la bourgeoisie? le travail, l'ordre, l'économie minutieuse, l'amour des détails, et cette grosse finesse qui ne va ni très haut, ni très bas, qui s'exerce à l'appréciation des intérêts personnels, et que vulgairement on appelle bon sens. Vivant toujours sur le même point, s'agitant dans une sphère étroite, épuisant son existence à combiner des faits presque imperceptibles, les idées du bourgeois ne dépassent pas les objets avec lesquels il vit. Il entend assez bien l'économie de sa famille, la police de ses rues, l'administration de sa commune, balayer le devant de sa boutique et faire la charité sur le palier de sa porte; mais il s'élève difficilement jusqu'au gouvernement d'un grand empire, jusqu'à la dignité d'une grande nation; le bourgeois est l'homme de la localité, de la commune, et rien de plus. Emancipée de hier, la bourgeoisie n'a plus les sentiments du peuple, sa générosité, son courage, sa foi naïve, cette noble poésie du cœur qui soulève le monde, et fait des miracles; et cependant elle n'a pas encore l'élégance, l'élévation, la culture, le calme et l'unité d'esprit qui distinguent l'aristocratie. Pressée entre ces deux puissances, la bourgeoisie ne possède ni l'ignorance soumise et respectueuse de la première, ni les lumières et l'urbanité de la seconde. Parvenue à la propriété par un travail opiniâtre et une économie de tous les jours, la classe moyenne actuelle ne comprend ni le dévouement et la sympathie du peuple, ni la charité protectrice de l'aristocratie. Timide, soupçonneuse, elle ne voit que le fait matériel; elle se tient terre à terre, craint le mouvement, et ne se hasarde à marcher que lorsqu'elle est sûre du terrain sur lequel elle se pose. Avec le gouvernement de l'aristocratie, vous avez le culte du passé et un vif sentiment de nationalité; avec celui du peuple, une incessante aspiration à l'avenir, le mouvement, le progrès, la vie; mais la bourgeoisie n'est que l'expression stationnaire du présent.

La bourgeoisie française est née d'hier; elle a encore les pieds pleins de fange et les mains ensanglantées, que déjà elle trône du haut de son échoppe délabrée et se demande: qu'est-ce que le peuple? On pourrait croire qu'ayant été opprimée par la noblesse, la classe moyenne a dû apprendre dans ses propres malheurs à compatir aux malheurs des autres; qu'ayant combattu avec le peuple, elle voudra partager avec lui la liberté conquise; qu'elle sera douce, affable, sans prétention, sans morgue, et pardonnera facilement des fautes dont elle a donné l'exemple! Mais telle n'est pas la marche éternelle du cœur humain. La classe moyenne qui, en attaquant le gouvernement de la minorité nobiliaire, avait fait un appel énergique à tous les intérêts, et qui avait pris pour cri de ralliement: Liberté générale! après le combat, d'une main liberticide, elle repoussa hors de la cité légale le peuple qui la suivait en chantant victoire! et elle traça autour de sa personnalité égoïste un cercle imposteur, en disant: Ici finit la révolution, ici s'arrête le mouvement!

Voyez-la, elle s'isole de la nation! elle craint la foule, le hâle populaire! elle se dandine et se perche sur ses sabots, comme le courtisan sur ses talons rouges! elle se grime, elle lâche ces phrases gouvernementales: Il faut un frein au peuple! Tout le monde ne peut pas commander! Chacun doit rester à sa place! Interrogez le meunier enrichi, il ne sait plus ce que c'est qu'un moulin; l'épicier ne connaît plus le prix du sucre; celui-ci ne voit pas son voisin, parce qu'il doit sa fortune à un sac de blé, et que l'autre doit la sienne à une fournée de pain.

L'ignorance de la petite bourgeoisie est un fait qui frappe tous les étrangers. Il est rare de trouver un marchand parlant sa langue, et encore plus qui l'écrive sans les fautes les plus grossières. A table d'hôte, en diligence, au spectacle, dans certains salons, vous rencontrez des hommes couverts d'un bel habit, singeant les bonnes manières, s'exprimant avec politesse; vous croyez pouvoir échanger quelques idées; mais vous êtes tiré de votre illusion par un de ces coups qui accusent une civilisation incomplète, et qui vous jettent dans un tout autre monde que celui où vous vous croyez.

C'est surtout dans l'histoire que cette ignorance est incroyable. Si on excepte Napoléon, dix à douze généraux, quelques orateurs de la révolution, quelques rois conquérants, la bourgeoisie actuelle ne sait pas une syllabe de l'histoire de la patrie; et si l'histoire ne consistait que dans une sèche nomenclature de noms et de dates, le mal de l'ignorer ne serait pas grand. Mais la connaissance véritable de l'histoire a une influence incalculable sur la moralité des peuples; elle élève la pensée, elle vous fait assister aux drames de l'humanité, elle inspire le respect du passé. En voyant toujours les mêmes passions, les mêmes catastrophes se reproduire de siècle en siècle, on se pénètre de cette idée, que, malgré la perfectibilité de l'esprit humain, il y a en lui quelque chose d'éternel, quelque chose d'inaltérable, que rien ne saurait modifier. Ignorer ce qui s'est passé avant nous, vivre tout entier sur les six pieds de terre que nous foulons, c'est de la bestialité, c'est le propre du vulgaire, qui puise dans cette ignorance un aliment à ses passions désordonnées. Aussi, moins un peuple connaît l'histoire, plus il est cruel dans ses révolutions.

Ce que la bourgeoisie actuelle comprend encore moins que l'histoire, ce sont les arts. Depuis quinze ans, on a fait des efforts incroyables pour remuer cette masse de lourds épiciers et pour lui donner un peu de mouvement social. La gravure a multiplié les chefs-d'œuvre, la librairie s'est épuisée en éditions à bon marché, le nombre des théâtres s'est accru; eh bien! ces efforts sont restés presque impuissants. La classe moyenne est persuadée que les arts ne sont bons qu'à amuser l'oisive opulence, qu'à réchauffer une vie blasée par les plaisirs, ou bien qu'à corrompre la jeunesse et à servir de coupable aliment à ses désordres. En ceci, elle se trompe comme en bien d'autres choses. Les arts, dont le but est la peinture de nos passions et la reproduction des merveilles de la nature, apportent à ceux qui les cultivent et les aiment, à l'homme isolé, au boutiquier, à l'homme spécial, des idées plus larges, des sentiments plus nobles. Ils injectent dans son âme engourdie un sang plus pur et plus généreux; ils vont le trouver dans sa mansarde, dans son trou, dans son fumier; ils le secouent, ils l'arrachent à la vie locale, à son égoïsme; ils agrandissent son esprit, ils échauffent son cœur. Alors l'existence prend un tout autre aspect. Nos sensations s'épurent, nos besoins s'ennoblissent, l'homme comprend mieux l'homme, ses joies et ses douleurs; sa sensibilité s'aiguise, ses mœurs se simplifient et s'améliorent. Au lieu d'aller au cabaret manger son argent et perdre la santé, il se plaît dans sa famille. Là, on se distrait à lire quelques pages d'un bon livre, à chanter une romance, et on se nourrit d'émotions douces, l'âme s'épanouit aux idées d'ordre et de liberté. En apprenant à analyser le mécanisme des sociétés, on comprend combien il est difficile de gouverner les hommes. Alors nous sommes plus justes pour ceux qui se vouent à ce pénible ministère; nous devenons moins exigeants et plus soumis aux lois de tout corps politique. Dans l'étude de l'histoire, nous acquérons l'idée consolante du progrès de l'humanité, et dans l'étude des arts et de la nature, celle de l'ineffable grandeur de Dieu.