Voilà ce qui manque à la classe moyenne de nos jours. Son intelligence est toute positive, ses jouissances grossières, ses besoins tout matériels: elle mène une existence lourde et monotone; pour elle, la vie est sans poésie et sans élégance. Quoique riche, elle aime peu la société; une ou deux fois par an, elle donnera un dîner, un bal; alors, on ouvre toutes les portes, on balaie toutes les chambres, on frotte, on nettoie, on fourbit tout, on étale la vaisselle, son linge, ses hardes; on fait une folle profusion de viandes, de vins et de liqueurs; puis, la journée finie et l'amour-propre satisfait, on remet tout à sa place; on ferme les portes, les jalousies, et durant le reste de l'année, on reste clos chez soi, comme l'escargot dans sa coquille. Qu'on ne dise pas que ce sont les défauts de la bourgeoisie de tous les temps et de tous les pays, on serait dans l'erreur: en Allemagne, en Italie, en Angleterre, la classe active, laborieuse, est aussi celle qui a le plus d'instruction. Dans ces pays, on n'est pas autorisé à être un ignare et un balourd parce qu'on vend de la toile. Le patriotisme, les sentiments élevés ne sont pas exclus de la boutique: allez à Vienne, à Berlin, à Dublin, à Londres, et vous trouverez des tailleurs, des cordonniers, des boulangers qui connaîtront l'histoire de leur pays, qui auront un esprit cultivé, qui sauront la musique et qui vous présenteront un mémoire écrit correctement.
Du moins, si avec ce manque d'éducation, si avec cette absence de bonnes manières et de sociabilité, la bourgeoisie française avait de la bonhomie et de la simplicité; si elle usait avec modération de son autorité, si elle était facile, indulgente; mais loin de là! Il n'y a pas de noblesse au monde plus orgueilleuse, plus insolente que cette aristocratie du comptoir! Avec ses mains calleuses, elle repousse impitoyablement tout ce qui cherche à s'égaler à elle. Humble, servile, lâchement complaisante avec les forts et les puissants, elle est hautaine, fière, cruelle même avec les faibles. Le peuple, et surtout le paysan français, est plein de respect et de soumission pour les intelligences supérieures à la sienne; le bourgeois, au contraire, méprise toutes les puissances morales; il n'admire que la force et la richesse; il sourit niaisement à la vue d'un poète, d'un peintre, d'un musicien; il les traite de fous, et il ne peut comprendre comment un état occupe et récompense ces hommes inutiles. Il faut vivre dans les provinces pour se faire une idée de la torpeur de la classe moyenne! tout ce qu'il y a de vie, de poésie et d'élans généreux lui est complètement étranger. Aussi, les hommes d'intelligence, les médecins, les avocats, les artistes en tout genre lui sont-ils tout-à-fait hostiles; car ils mourraient de faim s'ils n'avaient pour les soutenir et les comprendre le peuple et le parti royaliste.
Cependant, dans cette lourde intelligence de la bourgeoisie, dans ce cœur sans amour, au milieu de ces passions haineuses, de ces sentiments égoïstes et sans dignité, sous cette enveloppe grossière, sous ces formes communes, vit un élément de liberté d'une incroyable puissance: c'est la haine du catholicisme. Sans nous perdre dans d'interminables questions théologiques, sans discuter ici les principes sur lesquels repose la hiérarchie romaine, sans vouloir nier le bien qu'elle a pu faire dans un autre temps, disons-le hautement, la réforme de Luther est une grande époque pour la liberté des peuples; sa parole fit une large brèche au dogmatisme du moyen-âge, par où s'introduisit enfin la lumière de la raison. Mais c'est surtout aux philosophes du dix-huitième siècle qu'appartient la gloire impérissable d'avoir achevé cette œuvre d'émancipation. Ni l'ingrat Bonaparte, ni Châteaubriand, ni la restauration, ni trente ans d'une guerre furibonde, n'ont pu affaiblir l'influence du dix-huitième siècle. Voltaire, qu'on a tant maudit, Voltaire qu'on a pris corps à corps, Voltaire vit toujours au milieu des populations; il les anime toujours de sa mordante satire, il leur communique son rire irrésistible. C'est l'esprit de Voltaire qui a fait l'opposition de nos quinze dernières années; c'est lui qui poursuivait la restauration jusque sous la mître de l'évêque, et c'est l'esprit de Voltaire qui rendra impossible le retour de la domination cléricale. Cette bourgeoisie, si souple, si humble sous la main du pouvoir, est pleine de passions aussitôt qu'on lui parle de tentatives faites en faveur des prêtres. On pourrait peut-être suspendre la charte et proclamer la dictature, qu'elle laisserait faire momentanément; mais jamais elle ne consentira à courber la tête sous la hiérarchie romaine. La haine qu'elle porte au clergé catholique est profonde; c'est un élément suprême qui contient toute la grande révolution de 89.
Nous le redisons, la bourgeoisie n'a pas fait un pas hors du dix-huitième siècle; elle en a toutes les haines et tous les préjugés. Voltaire, Rousseau, Diderot sont aussi jeunes en province qu'ils l'étaient il y a cinquante ans. En cela, nous croyons que l'instinct de la classe moyenne la sert merveilleusement. La lutte est finie dans la haute sphère de l'intelligence, mais non pas dans les mœurs; malgré les coups que lui a portés la révolution et le texte de la charte, le clergé catholique ne se tient pas pour battu; c'est un ennemi irréconciliable de la liberté de conscience qu'il faut constamment surveiller. Dans les départements, il est tout aussi intolérant qu'il lui est permis de l'être; il mine ce qu'il n'ose attaquer de front; servile adulateur des adversaires des idées nouvelles, il écarte, il calomnie tous ceux qui s'opposent à ses tentatives d'envahissement. Aussi, la bourgeoisie ne s'y trompe pas! elle laisse faire et dire le gouvernement et quelques hommes avancés qui travaillent à une réconciliation; quant à elle, elle se tient sous les armes.
Tel est le tableau rigoureux, mais fidèle, de la bourgeoisie française de nos jours. Toutefois le progrès a pénétré dans cette classe, comme dans le reste de la société. Le fils de ce marchand enrichi a reçu une bonne éducation, il a été nourri dans des idées d'indépendance et de liberté. Il a l'expérience de nos malheurs; sa tête s'est fortifiée à nos orages, le siècle l'a porté dans ses entrailles. La jeunesse de la classe moyenne a des sentiments plus nobles, des besoins plus élevés que la famille qui lui donna le jour; elle sait allier la dignité au travail, l'élévation des idées aux tracasseries des affaires domestiques; elle comprend mieux la vie, surtout la vie d'un grand peuple. Que la dynastie de juillet y prenne garde, cette jeune bourgeoisie ne sera pas facile à intimider! elle n'a pas d'enthousiasme pour la monarchie; elle la défendra tant qu'elle la trouvera fidèle au principe de la souveraineté nationale, mais pas au-delà. Cette jeunesse est un élément de succès pour un gouvernement qui saura la comprendre, et une pierre d'attente d'un meilleur avenir.
V
DU PARTI RÉPUBLICAIN.
Le principe fondamental de toute société c'est l'harmonie, c'est la fusion des individualités en un tout homogène, d'où résulte l'ordre et le repos. L'unité sociale est un besoin si impérieux de la raison, que les législateurs de tous les peuples ont cherché à l'obtenir, même aux dépens de la liberté de l'homme. On abusa de ce principe comme dans ce monde on abuse de tout, et l'unité se changea en un despotisme intolérable. Ce n'est qu'après des siècles d'une expérience bien douloureuse, que l'humanité comprit enfin qu'on pouvait avoir l'ordre sans l'esclavage, et que le repos de la société n'exigeait pas le sacrifice absolu de l'indépendance des citoyens. Mais si l'unité est l'élément fondamental des sociétés humaines, la liberté est une flamme que Dieu alluma dans notre cœur, comme sur un autel sacré. La combinaison de ces deux éléments forme le grand art du législateur. Quand l'unité se transforme en despotisme, la liberté s'échappe par les fissures du corps politique, et en dévore les fondements.