Nous l'avons déjà dit, la volonté de l'homme est une puissance souveraine, qui n'a de supérieurs que Dieu et l'humanité. Aucun autre pouvoir ne saurait lui faire courber la tête, s'il n'a été sanctifié à ces sources éternelles de tout droit. Elle est si orgueilleuse, si peu obéissante, que tous les législateurs ne se sont occupés qu'à la fléchir, qu'à l'humilier, qu'à la soumettre au joug de la sociabilité. Lorsque Jésus apparut au monde, l'homme avait cruellement abusé de sa volonté. Il s'était immensément grandi, sa tête touchait au ciel, il avait tout foulé sous ses pas, et les nations n'étaient qu'un troupeau de victimes, servant de pâture à cinq ou six mille monstres. Le christianisme se pencha vers la terre; il pleura sur tant de misères, il se couvrit de cendres, il se frappa la poitrine, il prêcha l'humilité, l'abnégation, le sacrifice de la personnalité au devoir, de la domination à l'amour. Il expliqua l'origine de l'homme, et il trouva dans son orgueil la cause de sa chute et de son incroyable avilissement. Il montra le roi du monde, naissant dans une crèche, vivant pauvre, persécuté et subissant la mort ignominieuse des esclaves. Au bruit de ces étonnantes paroles, la volonté trébuche sur son piédestal; l'empire romain tombe avec un fracas épouvantable, et le genre humain est régénéré par quelques pêcheurs en guenilles.

Des débris de l'empire romain, il s'éleva un ordre social, complètement étranger à la civilisation antique, et dont la vigoureuse constitution a duré jusqu'à nos jours. Du haut de la chaire apostolique, le catholicisme harangua ces bandes innombrables de barbares qui s'étaient partagé les dépouilles de la ville éternelle: il se les attacha par sa puissante parole, et les fit asseoir sur le sol de l'Europe dévastée. Peu à peu la force brutale des peuplades du Nord s'assouplit sous la main rationnelle du clergé; un rayon de lumière pénétra ces esprits sauvages, qui finirent par s'agenouiller devant le symbole du Christ. Alors une étonnante hiérarchie organisa l'humanité; l'homme s'attacha à l'homme, le serf au seigneur, le seigneur au suzerain; les nations se soumirent au lien féodal, et la volonté individuelle disparut derrière l'autorité de l'Église.

Le dix-huitième siècle, qui ne voulait rien devoir au catholicisme, traversa le moyen-âge sans y jeter un regard, et courut jusqu'à l'antiquité pour y chercher le type de la nouvelle société qu'il voulait fonder. Dans l'introduction de cet ouvrage, nous avons déjà démontré dans quelles erreurs tombèrent ces grands philosophes; et comment, par une fatale préoccupation, ils laissèrent échapper le mot de l'antique sagesse. Ils considérèrent l'homme à travers une menteuse abstraction; ils le dépouillèrent de tous les éléments nouveaux qu'il avait reçus de quinze siècles d'histoire; et, l'élevant à une hauteur démesurée, ils le firent parler comme l'auteur du Traité des Sensations anime sa statue. Séduits par leurs propres fictions, ils supposèrent l'existence d'une société absolument de la même manière que Condillac suppose la raison. La génération libérale de 1789 se divisait en deux branches bien distinctes: l'une qui se rattachait à l'histoire de la patrie, et qui acceptait en partie l'héritage du christianisme; l'autre qui, croyant l'humanité pervertie par les institutions féodales, voulait lui enlever son enveloppe séculaire, et croyait pouvoir la ramener à un état d'innocence primitive, qui n'a jamais existé que dans les fictions des poètes. La première voulait greffer le progrès sur le vieil édifice de la monarchie; la seconde prétendait passer la charrue sur le sol légal. Ces deux branches de la génération du dix-huitième siècle se partagèrent la révolution sous le nom de Girondins et de Montagnards.

Tout progrès de l'esprit humain est provoqué par un besoin, par une douleur sociale; aucune amélioration n'a dû son origine à une pure philanthropie. C'est la faiblesse de la royauté, qui aida à l'émancipation des communes françaises; c'est l'intérêt bien entendu du propriétaire qui fit disparaître l'esclavage. Quand le mal est extirpé, alors on sanctifie le médecin, et on lui attribue une intention morale qui était loin de sa pensée. La révolution de 89 voulait surtout abolir les priviléges de l'aristocratie, et restreindre l'autorité royale qui protégeait ces abus. Pour arriver à cette fin, il fallait soulever la masse d'idées qui sanctionnaient ces usurpations, réveiller la volonté endormie par l'Église, et faire un appel à l'individualité. L'individualité est une force redoutable, excellente pour l'attaque et la conquête, mais qu'il est bien difficile d'arrêter, une fois lancée dans la carrière. Ce n'est qu'aux deux extrémités de l'échelle du monde, qu'elle peut jouir pleinement de l'exercice de son indépendance. Dans l'enfance des sociétés, et à leur plus haut point de perfection, toute l'époque intermédiaire est remplie d'une série d'événements, qui lui ont été plus ou moins favorables.

Imbus des erreurs du dix-huitième siècle sur la marche de l'esprit humain, les républicains de 93 ont reculé le progrès social, au point où l'avait laissé l'antiquité. Quand le républicain arrache son idée du sanctuaire pour l'offrir à l'adoration des hommes, il ne se demande pas si elle peut les contenir tous; il la pose à terre, et s'avance hardiment à l'accomplissement de son œuvre. Épris d'une sèche abstraction, il n'écoute pas les cris des malheureux qu'il broie sous sa massue; les yeux toujours fixés vers son étoile polaire, il ne prend garde ni à l'orage qui se prépare, ni aux écueils dont il est menacé; il jette à la mer ce qui gêne son esquif, et il file à travers l'Océan à la recherche du nouveau monde. Si on lui résiste, il dresse des échafauds; il étoufferait des nations entières dans son affreuse unité, qu'il se croirait un bienfaiteur de l'humanité. Pour lui, la société est une conception faite à priori, une vaste machine dont il combine les forces, dont il engraine les roues. Cela fait, il y met le citoyen, il le force à se tenir dans la position qui convient à la symétrie de son œuvre, coupant, tranchant tout ce qui fait saillie, tout ce qui dépasse les limites qu'il lui a plu de tracer. Il prend l'homme, il le pétrit d'une main rude, il le berce au bruit des tempêtes populaires; il l'exalte, il gonfle ses narines de l'amour de lui-même, puis il le promène à travers la foule sans crier, gare! Rempli de sa haute dignité d'homme, tout entier à son culte, il se croit obligé de repousser loin de lui les affections douces, les sentiments bienveillants qui font le charme de la vie. Avant tout, il est citoyen; ensuite il est père et fils. Aussi Saint-Just disait-il logiquement: La république doit être assise sur l'insensibilité.

Sous la monarchie catholique, il y avait un principe de subordination, qui ne peut exister ni dans la monarchie constitutionnelle, ni dans aucune république moderne. Le roi était consacré par la religion; son autorité émanait de la volonté de Dieu; elle était appuyée par le culte de l'église, et par les croyances des citoyens. Il y avait un sentiment honnête, humble, qui subordonnait les idées aux affections. Au contraire, le républicain qui se repose sur sa raison et ses droits, part de sa propre estime pour arriver à celle de la société, de son propre amour, pour aboutir à l'amour de ses concitoyens; car il est le premier anneau de la chaîne politique. L'égalité étant la base de sa morale, il doit se considérer comme la mesure parfaite de tout ce qui est du bien et du mal, il doit se croire le type de l'humanité. La soif de l'égalité absolue, qui au premier abord charme même les esprits réfléchis, dessèche l'âme de tout principe d'amour, et jette la perturbation dans nos sentiments les plus doux et les plus charitables. Au fond de cette égalité, il y a la haine de tout ce qui nous domine, de tout ce qui nous est supérieur, de tout ce qui nous dépasse. Nous désirons moins l'élévation des classes qui sont au-dessous de nous que l'abaissement de celles qui sont au-dessus, vertus, talents, beauté, gloire, tout nous alarme, tout nous irrite; l'égalité n'est que l'exaltation de nous-même, l'adoration de notre personnalité, la négation de la vie et du progrès; car la vie individuelle, comme la vie collective, n'est qu'une incessante aspiration à l'idéal.

Est-il rien de comparable à l'inquisition des démocraties? Aujourd'hui elles emprisonnent le sage qui les civilise, demain elles cassent le bras qui les a sauvées de l'ennemi, après-demain elles coulent du plomb dans la bouche d'un grand orateur! Vous n'ajouterez pas une corde aux sept cordes de la lyre nationale; vous porterez des guenilles, vous chasserez le poète qui chantera l'harmonie des sphères et la gloire des grands hommes: voilà le catéchisme des républiques. Saint-Just signalait comme ennemis de la république française les nobles, les prêtres, les médecins, les avocats, etc. La république n'a pas besoin de savants, disait-on, en envoyant Lavoisier à la guillotine! C'est que les démocraties sont stationnaires, ennemies de tout progrès, de toute innovation, parce qu'elles craignent l'aristocratie de l'intelligence. La passion de l'égalité absolue pousse les esprits à une affreuse insubordination contre les sens communs; et l'obéissance, la modestie, l'amour sont étouffés par le mensonge du bien public. A l'époque de la révolution française, la fièvre de l'égalité avait tellement corrompu la raison, qu'on voulut déposséder Homère de son éternelle royauté, et nous faire accroire peut-être que ses divins poëmes étaient l'œuvre d'une société de sans-culottes!

L'égalité devant la loi est l'une des plus belles conquêtes de l'esprit humain; mais l'égalité absolue est une monstrueuse rêverie de quelques fous, de quelques bourreaux sophistes qui voudraient passer le niveau sur l'humanité, afin que rien ne pût s'élever au-dessus d'eux, et partager l'autorité qu'ils auraient usurpée. Sans préjuger ici de l'avenir de cette théorie, nous affirmons que de nos jours elle communique à l'homme une fausse grandeur, qu'elle le remplit d'un insupportable orgueil, qu'elle le dépouille des affections douces, bienveillantes, sociables, qu'elle le soulève contre les mœurs de son temps.

Le parti républicain de nos jours est l'héritier direct des doctrines de la Montagne; 93 est pour lui une ère sociale qu'il ne cesse de bénir et de glorifier; c'est une faction aussi tenace, aussi entêtée, aussi décrépite que le vieux parti royaliste; seulement, elle est moins morale. Pendant la restauration, le parti républicain ainsi que celui de Napoléon, se cacha dans les rangs épais de l'opposition constitutionnelle, où il contribua puissamment à la chute de la branche aînée des Bourbons. Après la révolution de juillet, il essaya ses forces et prit une attitude très redoutable. Toute la puissance de ce parti est concentrée dans la capitale; en province il n'a aucune consistance. Quelques jeunes gens, quelques mauvais avocats, quelques vieux soldats de l'empire, quelques ouvriers dissipés, voilà les éléments qui l'alimentent: c'est un employé chassé de son bureau, un écolier paresseux, c'est un professeur sans place, un breteur, un vil suppôt de cabaret et de mauvais lieu qui, couverts de mépris et de dettes, affichent l'opinion républicaine. C'est un ramassis d'ignobles fanfarons, d'intelligences avortées, sans principes et sans mœurs, qui ne connaissent que la force, et s'imaginent qu'on réforme un peuple à coups de gourdins. A les entendre, il fallait passer la brosse sur toutes les institutions, proscrire les nobles, fermer les salons, ouvrir les clubs, endosser la carmagnole, et s'agenouiller aux pieds de Robespierre, Couthon, St.-Just, cette dégoûtante trinité du sans-culottisme! Mais enfin, on sut écouter l'histoire; on comprit que 93 avait été le tombeau de la liberté, et que les misérables disciples de la Montagne nous amèneraient ses orgies et ses proscriptions, moins sa gloire. Honneur donc à l'esprit de la France! honneur au gouvernement de juillet qui, par sa vigueur a balayé cette boue, qui a repoussé cette horde dans sa tanière et préservé la civilisation de ses plus cruels ennemis. En tuant la faction républicaine, la monarchie de 1830 a bien mérité du progrès et de l'humanité.