Depuis un demi-siècle, dix à douze gouvernements ont jonché la France de leurs débris, et par leur chute successive, ils ont ébranlé les croyances politiques de la nation. Au milieu de tant d'orages, de tant d'infortunes et de déceptions, une foule d'esprits sensés, d'hommes généreux et purs, ne sachant plus à quel nom se confier, sous quelle forme s'abriter, à quel Dieu se vouer, se sont attachés au sol de la patrie, à son bonheur, à son indépendance. Désabusés des principes trop absolus des factions et de leurs fastueux programmes, ne voulant ni des turpitudes de la république, ni du despotisme de l'empire, ni des prêtres de la restauration, ils demandent avant tout la liberté, l'ordre et la prospérité de la France. Ils ne voient dans les chartes, dans les constitutions dont on abuse la crédulité des peuples, que des formes politiques plus ou moins bonnes, plus ou moins durables. Ils n'ont de fanatisme pour aucune dynastie, pour aucun prince, pour aucun tribun; au contraire, ils voudraient purger la scène politique de ce groupe de fripons qui, depuis si long-temps, servent tous les régimes, adorent tous les fétiches et volent dans toutes les bourses.

Voilà l'opinion véritablement nationale, que les courtisans de la monarchie de juillet confondent avec le parti républicain. Cette opinion est puissante dans les provinces; elle se recrute dans tous les partis, elle compte dans ses rangs presque toutes les capacités de la nation: nous croyons qu'elle est l'expression sincère de l'avenir de la France. Elle n'a point de passé qui la fasse rougir; elle n'a ni fautes, ni crimes à se reprocher. Elle accepte toutes les conquêtes de la civilisation, ne repousse aucun développement de l'esprit humain. Elle n'attaque ni la propriété, ni la famille, ni la religion, ni les mœurs; elle aime les arts, la politesse, les bonnes manières; et elle ne croit pas du tout qu'il soit nécessaire d'avoir les mains sales pour être un bon citoyen. Elle n'a point de répugnance contre la nouvelle monarchie; au contraire, elle approuve tout ce qu'elle a fait pour le maintien de l'ordre, mais elle se méfie de ses intérêts purement dynastiques.

Il est incontestable aux yeux du sens commun que, d'après le principe de la majorité, le pouvoir fondé en 1830 est le gouvernement le plus légal que nous ayons depuis 89. Il est impossible à cet égard de nier l'authenticité du vœu national. Les royalistes, qui placent la source de la souveraineté au-dessus de la volonté des masses, ont pu, sans inconséquence et sans manquer à la logique des factions, faire la guerre à la nouvelle dynastie. Mais, en prenant les armes contre la Charte de 1830, le parti républicain a non-seulement commis un crime, mais il a fait une démarche irrationnelle qui l'a perdu sans retour. A peine éclos, le nouveau gouvernement fut attaqué par tous les dissidents qui voulaient sa chute et ses dépouilles. Comme individualité politique, la monarchie s'est défendue, ainsi le veut la loi de tous les êtres; comme symbole social, elle a fait un appel à ses partisans qui sont venus protéger l'œuvre de leurs mains. La nation a fait preuve d'une haute moralité en s'attachant à la monarchie constitutionnelle, qui depuis quinze ans était le plus vif de ses désirs. En cédant aux factions, elle aurait abdiqué son indépendance et serait devenue la risée de l'Europe. Traqué par ses nombreux ennemis, le gouvernement a été obligé de rompre les factions, et d'opposer à leurs principes dissolvants des éléments d'ordre et de travail. Sa conduite dans l'intérieur de la France a été énergique, sage et digne des plus grands éloges. Mais ce que l'opinion nationale ne peut pardonner à la royauté nouvelle, c'est la manière dont elle s'est posée vis-à-vis de l'Europe. Pour se faire pardonner son origine révolutionnaire et se faire admettre dans le cercle des gouvernements de bonne compagnie, elle a sacrifié les sympathies de la nation. Quelques jours après 1830, elle ploya le genou devant l'Europe monarchique, qui lui donna le coup d'épée du chevalier pour la purger de sa roture, et lui permit ensuite de s'asseoir aux banquets des rois. Lorsque Casimir Périer criait de toute la force de ses poumons: Vous n'aurez pas la guerre! il savait bien ce qu'il disait.

La France est la première nation du monde, moins par la grandeur de son territoire, sa richesse et son industrie, que par ses mœurs et les qualités sociales de son esprit. Sa pensée multiple réfléchit toutes les pensées européennes, tous les peuples ont les yeux sur elle; elle ne peut jeter un cri qu'ils n'accourent à son appel, tous les cœurs souffrent de ses maux, tous les visages rayonnent de son bonheur. Sa force est dans la sympathie qu'elle inspire. Tromper cette sympathie, manquer à ce mandat reçu de la conscience des peuples, c'est se dégrader, c'est abdiquer sa propre grandeur. Sans vouloir une folle propagande et se faire le redresseur de tous les torts, l'opinion nationale eut bien vite compris que le gouvernement de juillet avait failli à sa mission, qu'il avait déserté une cause sociale pour des arrangements politiques, et qu'il avait abaissé la révolution de 1830 à la taille de la bourgeoisie, dont il s'était fait l'égoïste représentant. Voilà les griefs de l'opinion nationale contre le gouvernement de juillet; voilà le côté faible de la monarchie nouvelle.

Quant au vieux parti républicain, il est mort sans retour. En province, il n'a plus que quelques hommes sans portée et sans consistance. Il a fait son temps; il a noblement accompli sa mission; il a détruit la féodalité; il a fait table rase et préparé le terrain pour l'avenir. Là finit son œuvre. Non-seulement il est mort comme parti politique, mais encore comme fraction morale de la société française. Il ne laisse après lui ni mœurs, ni traditions.


VI.

DU CLERGÉ CATHOLIQUE.

L'homme chemine dans la vie entre son cœur et son esprit qui se disputent la possession de sa volonté. Tiraillé par ces deux puissances, tantôt il cède aux suggestions de l'une, tantôt aux lumières de l'autre; souvent il marche indécis, escorté par ces deux guides, jusqu'à ce qu'il succombe de lassitude sous la verge du plus vigoureux. L'esprit est progressif, et jusqu'à la consommation des siècles, il ajoutera à la somme de ses connaissances; le cœur ne pourra jamais sortir de la sphère qu'une main toute-puissante lui a tracée.