VII.
DE LA LITTÉRATURE.
Ce qui caractérise l'homme primitif et simple, c'est une vive et tranchante individualité, c'est un grand amour de sa personne, c'est un dédaigneux mépris pour tout phénomène qui ne part point de lui et qui n'aboutit pas à lui. Clos dans l'étroite enceinte de son moi, roi solitaire de sa conscience, il ignore tout, il vit dans une naïve béatitude, il prend les faits qui tourbillonnent autour de lui pour une modification de sa propre substance, pour un développement de sa personnalité. Tout respire, tout se meut, tout aime, souffre et pleure, et la vaste nature n'est pour l'homme primitif que le reflet de son image. Cependant il faut qu'il sorte de son enchantement, il faut qu'il s'arrache à sa propre contemplation, il faut qu'il s'éveille, qu'il marche, qu'il descende du trône de l'absolu, qu'il se range dans la chaîne des êtres, qu'il reconnaisse sa dépendance et sa misère. Par quel moyen s'accomplira cette palingénésie? Par la souffrance.—La souffrance frappe à la porte de l'aveugle personnalité; elle pénètre dans cet obscur sanctuaire, l'échauffe de son ardeur, l'éclaire de sa sainte lumière, brise l'égoïsme en mille éclats, et jette l'homme dans le sein de l'humanité.
Alors un cri immense remplit le monde! cri fatal que poussa l'homme à son réveil à la vie, et qui s'échappa des lèvres mourantes de Jésus-Christ! L'homme est chassé du paradis; il n'est plus nourri par la manne du Seigneur; il n'est plus couvert de son innocence; il vivra de son labeur dans l'espace et dans le temps. Il faut abandonner le jardin céleste et ses éternelles béatitudes; il court, il court, poursuivi par l'ange à la flamboyante épée, et il tombe sur la terre désolée.
De ce jour naquit l'art, l'art fils de la douleur.
Quel que soit le point de vue sous lequel on envisage l'origine de l'homme, il y a dû y avoir un moment suprême, un moment de réveil et d'épanouissement où, secouant les ombres qui enveloppaient son âme encore pleine de sérénité, il dut comprendre où et qui il était. En étendant les mains hors de son individualité, il dut se sentir toucher par des phénomènes dont il ignorait entièrement l'existence. Il fut sans doute bien étonné, bien surpris, l'homme, dans son aveugle fierté, de se voir arrêté par un fait extérieur, lui qui croyait le monde une extension de sa personnalité! Cependant il fallut avancer, il fallut vaincre l'obstacle, il fallut en prendre acte, et l'inscrire dans l'esprit humain comme un premier élément de la science. Qu'est-ce donc que la science? Le réveil du moi, et la guerre de l'humanité contre la nature.
Le bonheur absolu, le bonheur parfait n'est pas possible sur la terre. C'est une de ces vastes idées comme celle de Dieu et de la beauté, que l'esprit conçoit, dont il a conscience, qu'il caresse de ses désirs, qu'il voit briller au loin dans l'horizon; idée complète, consolante; doux rêve du cœur vers lequel il aspire sans cesse, dont il implore la réalisation. Aussi, le bonheur n'a-t-il pas d'expression extérieure; il est la paisible satisfaction de nos désirs, l'accomplissement instantané de nos vœux; il se serre, il se résume autour de la conscience, comme un fleuve harmonieux coule dans un lit égal et facile. L'âme alors remplit tout son vase, sans déborder, sans que rien altère la limpidité de sa surface. Mais aussitôt que le moindre souffle vient troubler cette transparence, alors les eaux s'amoncellent, l'orage éclate, le cœur humain s'élance de son trône solitaire et vient déposer dans l'art le cri de sa douleur. C'est parce que je puis perdre mon amante que je cherche à fixer les traits de son image; c'est parce qu'elle est infidèle à mon amour que je chante ma peine; c'est parce qu'on lui a ravi Euridice qu'Orphée verse des pleurs et fait retentir sa lyre jusqu'au fond des enfers; c'est parce que l'homme est faible qu'il se met en société; c'est parce que son âme est vide qu'il se prosterne devant un Dieu tout-puissant. Dans l'immense épopée de l'art, je ne trouve pas un mot qui ne soit un cri de nos misères, un témoignage de nos souffrances. Poésie, musique, peinture, histoire, ordre social, religion, tout est l'expression de notre dépendance et du besoin que nous avons de remplacer une réalité qui nous manque par les fictions de l'esprit; car pourquoi écrire, pourquoi peindre, chanter, quand on est content et qu'on se suffit? Le bonheur ne se dit pas, il se sent, et les nations heureuses n'ont pas d'histoire. Le rire même n'est que le masque du bonheur; c'est une ruse de la souffrance, un mensonge qu'elle invente pour échapper au ridicule, à la persécution de la société. Les grands comiques des nations, tel qu'Aristophane, Cervantes, Bocace, Rabelais, Molière, Voltaire, et tant d'autres génies immortels, ont été d'habiles hommes de guerre qui, assiégeant la légalité, l'ont endormie par des festins et des farces. Il fallait s'humilier, faire des gambades, faire des tours pour s'approcher de la puissance; il fallait armer Arlequin d'une batte de fer pour en frapper les tyrans; enfin, il fallait rire pour cacher ses larmes.
Si le bonheur parfait pouvait exister, tout serait silence, tout serait repos; il serait la négation de la vie. La recherche du souverain bien, qui n'est autre chose que celle du bonheur parfait, a conduit ceux qui en ont le plus approché, quelques philosophes de la Grèce et les sages de l'Orient, à la pure contemplation, à l'immobilité. Du moment que l'homme agit, qu'il marche, qu'il parle, qu'il chante, qu'il rit, qu'il prie; c'est qu'il est incomplet, c'est qu'il y a du vide dans son âme, c'est qu'il souffre. La vie est un combat, une aspiration incessante vers un idéal qui nous échappe à mesure que nous avançons. L'affirmation même de notre bonheur est un témoignage irrécusable de notre faiblesse, de notre défaillance; car, si nous étions complètement heureux, nous n'éprouverions pas le besoin de le dire. Rire, chanter, danser, joie, plaisirs, tout ce qui éclate, brille et tourbillonne dans le bouge que nous habitons, n'est qu'un pâle reflet du vrai bonheur, qui sert à éclairer nos misères. L'humanité est progressive, parce qu'elle n'est pas heureuse, parce qu'elle est imparfaite: Dieu seul est heureux, parce qu'il n'aspire à rien, parce qu'il est parfait.