La pensée n'est apercevable que par la forme. Son essence est un mystère qu'il ne nous est pas permis de pénétrer. Aussitôt qu'une idée surgit du sein des peuples, aussitôt se fait sentir l'irrésistible besoin de la fixer. Mais fixer une idée, c'est la manifester au monde sous une forme sensible, c'est la préciser par le symbole; et manifester l'idée par la forme, c'est la descendre des régions élevées de l'abstraction pour la transporter dans la réalité extérieure. Qu'on y réfléchisse bien! formuler une idée, la détacher du vague qui l'enveloppe, la dépouiller du dogmatisme de la pure raison, et l'inscrire dans la science de l'humanité, ce n'est pas l'acte d'un simple manœuvre: au contraire, c'est la mission du législateur, c'est la mission de l'artiste. Rien n'est plus difficile, en effet, que de trouver la forme convenable et précise d'une pensée qui bondit dans votre sein et vous demande la vie! Obsédé comme par un Dieu qui s'incarne dans votre faible nature, brisé ainsi que la femme par les douleurs de l'enfantement, vous cherchez partout la main délicate qui vous délivre du pesant fardeau qui vous accable. Et si tout-à-coup vous apercevez votre pensée déposée sous une ligne claire et diaphane, alors vous vous écriez avec effusion et bonheur: Ah! c'est cela! oui, c'est bien cela! Lorsque l'aristocratie européenne remit la France déchirée entre les mains de la légitimité, les guerres égoïstes de l'empire avaient affaissé et engourdi l'esprit de la nation. Mais quand la restauration, fidèle à son mandat théocratique, couvrit d'insultants dédains les restes immortels de nos grandes armées, un cri sourd et plaintif se fit entendre du fond de la nation indignée. Un serrement de cœur, un sentiment vague de souffrance indéfinie, s'emparèrent de tous les citoyens, et attristèrent les âmes qui avaient toujours vécu pour la patrie, son bonheur et sa gloire. Tout le monde cherchait le mot de sa douleur, personne ne le trouvait. Tout-à-coup apparut le grand artiste, qui chanta le Vieux Drapeau et les Souvenirs du peuple!... Ah! c'est bien cela! dit la voix radieuse de la France. Oui, on insulte à notre gloire, à notre révolution. Vive Béranger, le poète de la nation. Voilà l'art, voilà l'artiste.

Abriter l'idée sous une forme claire et précise, qui la rende accessible à la généralité des intelligences, avons-nous dit, c'est accomplir l'œuvre de l'artiste, qui, par cette transformation, se pose entre deux grandes portions de l'humanité, et leur sert d'organe conciliateur. Car, que serait l'idée sans la forme qui la contient? que serait la volonté sans l'acte extérieur qui la manifeste? que serait la liberté sans les institutions qui la définissent et la précisent? que serait la religion sans le temple, sans le culte, sans la prière? que serait Dieu, pour nous, sans le monde où éclatent sa toute-puissance et sa miséricorde? Comprendrions-nous les indicibles souffrances de ton cœur maternel, ô divine Marie! si Raphaël, si Pergolèse n'avaient recueilli tes saintes larmes dans des vases d'or, immortels comme ta douleur? Oui, c'est la forme créée par l'artiste qui éternise les émotions et les pensées de l'humanité. Et qu'est-ce que la forme? Nos actions, nos paroles, la société, la vie, un regard, un soupir, un temple, tout ce qui est produit, enfanté par l'homme.

Toutes les théogonies des peuples primitifs ont chanté le grand duel de l'esprit contre la matière, et de l'homme contre la nature; et les philosophes de tous les temps se sont aperçus que de la conception abstraite de l'idée à sa réalisation dans le monde, il y avait un intervalle difficile à franchir, qui souvent devenait un précipice. Si vous restez en-deça de ce défilé, vous pouvez faire d'admirables théories, mais qui n'auront qu'une valeur spéculative. Si vous vous arrêtez en chemin, alors éclatent d'épouvantables révolutions qui brisent et bouleversent; si, au contraire, vous passez sans secousse et sans danger, alors vous réalisez l'idée d'une manière calme et sûre, et vous éclairez le monde.

Regardez cet illustre penseur qui, du fond de sa retraite, et réfugié dans les replis de sa conscience, médite pour le bonheur du genre humain. Vous le voyez peser naïvement dans la balance de sa raison et de la justice, les droits de chacun et la liberté de tous; inscrire dans son code moral, article par article, la haine du mal, l'amour du bien, la punition du vice et la récompense de la vertu. Cela fait, et fort des grandes vérités qu'il a découvertes, il fait relier sa constitution, met son habit de fête, et se présente à la société pour la régénérer. La société se soulève et crie: A l'innovateur! à l'anarchiste! Qu'est-ce à dire? le philosophe est-il un fou, ou bien la société n'est-elle qu'un composé d'êtres dépravés? Non; le philosophe est un sage qui a vu le bien de la raison, et qui a voulu le réaliser; mais, abstrait qu'il était dans la pure spéculation, il ignorait le monde et ses lois, et a dû succomber. La société, au contraire, courbée sous la sensation, rouillée par le temps, ne voit que ce qui est, et repousse ce qui ne peut la modifier qu'en la troublant. Pour réussir, il fallait au philosophe une plus grande connaissance du monde, et à la société une moralité plus élevée. Cette double nature, ce lien conciliateur, c'est l'artiste. L'artiste assiste aux débats de l'esprit humain, il reçoit des mains de la philosophie les doctrines qu'elle a créées, et il les réalise. L'artiste est un être double, moitié homme et moitié ange, dont les pieds touchent à la terre et la tête aux cieux.

Il suit donc de là, que l'art n'est qu'une traduction, une interprétation de l'idée. L'art ne crée point l'idée, il la reçoit de son siècle; son mérite consiste à bien la saisir, à bien la comprendre, à la formuler, à la traduire au vulgaire, à la perpétuer dans l'avenir. Dans une époque donnée, il n'y a qu'une idée mère, que les arts traduisent en leurs différents langages; c'est ce qui fait le caractère, l'unité d'un siècle. Prenez Racine, prenez Molière, Lulli, Lebrun, Mansard, Boulle, etc., etc., vous n'y verrez que l'idée majestueuse et régulière de la monarchie chrétienne, reproduite de cent manières diverses. Entre Raphaël et le Tasse, ainsi que entre Victor Hugo et Mayer-Beer, il n'y a de différence que le langage. L'idée fondamentale est la même, et ne leur appartient pas; ils ne sont que des traducteurs. La plus grande gloire de l'art, c'est de comprendre l'idée qui travaille son siècle, et de l'aider à la réaliser.

A l'origine des siècles, lorsque l'esprit humain était dans sa première naïveté, l'art était aussi simple que les besoins de l'homme, et sa mission consistait à pourvoir aux grossiers appétits de la vie matérielle. Plus tard, quand les hommes purent se rapprocher et s'asseoir en société, l'art se spécialisa comme les misères de l'humanité, et se divisa en deux grands rameaux. L'un qui se rattachait à la vie matérielle, l'autre à la vie morale; l'un qui prenait soin des souffrances du corps, l'autre de celles de l'âme. La réunion de ces deux rameaux forme le grand tronc de la science.

Les nombreux besoins de l'homme se divisent en deux vastes catégories: ceux d'impérieuse nécessité, qui sont de tous les temps et de tous les peuples; et ceux qui naissent à la suite des grandes jouissances, enfants chétifs du caprice et de la fantaisie. L'art a donc aussi deux missions: de soulager nos grandes et sévères douleurs, nées avec nous et qui ne nous abandonnent qu'à la mort; puis de se faire l'écho de nos mille désirs qui varient avec les mœurs, et qui sont aussi nombreux que les sables de la mer. En restreignant cette idée à une seule nation et à un seul épisode de l'art, à la littérature, nous en concluons qu'elle doit aussi se diviser en deux parties. La première proclame d'une voix forte et sonore, les grandes douleurs de la majorité souffrante; la seconde idéalise les vagues désirs de la minorité blasée; la première recherche les applaudissements des masses et de la postérité; la seconde se contente des murmures éphémères d'une coterie passagère.

Mais l'art a de plus une mission sociale qu'il est important de définir.

En tout temps, la société se divise en deux parties fort distinctes: celle qui fait la loi, et celle pour qui elle est faite. Aussitôt qu'une fraction sociale arrive à la propriété, à l'aisance, elle participe à la souveraineté, elle se retranche derrière la loi pour défendre sa position nouvelle; qu'est-ce donc que la loi? l'expression de la partie satisfaite de la nation. Je suis content, je défends que l'on me trouble, voilà le langage de la loi. La partie de la société qu'on n'a pas consultée pour créer la loi, c'est-à-dire la majorité souffrante qui n'a rien, veut aussi améliorer son sort; mais elle est presque toujours dominée par les priviléges qui étouffent ses plaintes et repoussent ses prétentions. Alors, si elle a le sentiment de sa force, elle assiége l'état et change la constitution. Au contraire, si elle est intimidée par l'autorité, elle s'adresse à l'art qui formule ses griefs et donne une voix à sa douleur. Ici commence la lutte de l'art et de la loi, de la souffrance et du contentement, de la misère et de la richesse, de la démocratie et de l'aristocratie; drame immortel, qui fait le fond de l'histoire de l'humanité.

L'art social n'est que l'action refoulée, l'idée d'un fait, l'image d'une réalité absente. Ce n'est pas en présence de la réalité que je songe à ses fictions, ce n'est pas dans les bras de la jouissance que je cherche la représentation d'un bonheur que je possède. L'art d'un peuple, c'est l'expression de ses regrets et de ses désirs. Les grands siècles de l'art social succèdent presque toujours à la perte de la liberté. C'est sous le joug des rois macédoniens, que la Grèce élève sa voix magnifique; c'est sous le despotisme d'Auguste, et après la disparition de la liberté romaine, que vient l'âge d'or de la littérature latine; c'est après la chute des républiques, sous le règne des Médicis et des autres petits tyrans de l'Italie, que celle de ce peuple infortuné étonne l'Europe; c'est sous le gouvernement sombre et monacal de Philippe II, que l'Espagne enfante son théâtre et Don Quichotte; enfin c'est sous Louis XIV, après la victoire définitive de l'unité monarchique sur l'indépendance féodale, que la France voit naître ce siècle de génies merveilleux, dont les œuvres feront toujours la gloire de l'esprit humain.