S'il est bien prouvé que l'art social n'est que l'action refoulée, l'expression des besoins d'une époque, il s'ensuit que du moment qu'on peut atteindre à la réalité, on abandonne la fiction. Les peuples esclaves se plaisent à chanter les vertus guerrières de leurs aïeux; les barbares s'exagèrent le bonheur du luxe et de la civilisation; ceux qui vivent dans les déserts arides aiment les images qui peignent la verdure, une source fraîche, une pluie fécondante; l'habitant des villes aime les églogues, et tout ce qui retrace la paix des champs, et vice versa. Sous un gouvernement despotique, la moindre allusion à la liberté, obtient un succès prodigieux; mais quand arrive la liberté, ces ombres disparaissent. L'apologue est né en Orient dans le monde de la tyrannie; là il fallait à la vérité, une livrée de courtisan; pour nous ce n'est qu'un jeu d'esprit. Pourquoi le théâtre tombe-t-il de toutes parts en Europe? C'est que la presse et la tribune dont il tenait lieu, l'ont rendu inutile. De nos jours, l'éloquence même de Mirabeau serait intempestive; ainsi disparaissent une foule de formes de la pensée. Quand l'art n'est plus l'expression des besoins d'un peuple, alors il tombe en discrédit et fait place à une autre forme. Savez-vous quand une religion est finie? Lorsque les peuples n'y trouvent plus la solution des doutes qui les accablent. C'est ainsi que disparut la littérature profane, après le triomphe du christianisme; c'est ainsi qu'après la révolution de Luther, les langues jeunes et riches de l'Europe régénérée, étouffèrent le verbe de la monarchie catholique.
Ainsi chemine l'humanité, entre l'art et la loi. Celle-ci, expression égoïste de la minorité satisfaite, celui-là de la majorité souffrante. Il arrive des époques où la loi vaincue dans ce duel éternel, ouvre ses portes à une portion de la majorité; ce sont des instants de repos et de réconciliation, de joie et de bonheur dans la vie des nations. L'art n'ayant alors plus d'obstacle actuel qui l'occupe, s'élance dans l'idéal, et chante un sublime hosanna! Et lorsque le temple de la légalité se referme et repousse de nouveau le progrès, l'art descend des hautes régions où il se contemplait, et recommence la lutte.
Nous revenons au sujet spécial de ce chapitre.
Lorsqu'après les longs travaux de la renaissance, il fut donné aux peuples modernes de lire sans difficulté dans le livre de la science antique, ils jetèrent un tel cri de ravissement en voyant ces merveilles de l'esprit humain, qu'il couvrit tout-à-coup les sons encore faibles de la muse nationale. Saisis d'une pieuse admiration, ils se prosternèrent devant les œuvres immortelles de la civilisation grecque et romaine, vouèrent au mépris tout ce qui n'atteignait pas à cette idéale perfection. Alors disparurent de la mémoire des contemporains ces naïves épopées, ces chants de guerre et d'amour qui, sous une forme grossière, mais singulièrement pittoresque, racontaient l'histoire de la patrie. Poussée par le sentiment d'une servile imitation, la littérature de l'Europe se dépouilla alors de son individualité qui la rendait chère aux peuples dont elle peignait les mœurs; elle ne fut plus un langage accessible à tous, compris de tous; elle se fit le frivole amusement des classes élevées; elle cessa d'être le dépositaire fidèle des sentiments et des souvenirs de la nation, pour devenir un amusement de cour et d'académie.
La France, comme toujours, s'empara de ce mouvement de l'esprit humain; elle le précisa et lui donna une forme sociale. Richelieu, qui avait vaincu l'aristocratie territoriale, et Louis XIV qui, après les troubles de la fronde, voulait ramener à l'unité monarchique les éléments épars de la féodalité, favorisèrent de tout leur pouvoir une littérature qui, interrompant la chaîne des souvenirs, livrait la nation désarmée entre les mains de la royauté. Alors naquit le grand siècle! alors surgirent ces beaux génies qui donnèrent à la langue la pompe, la majesté et la discipline de la cour! L'art, comme la société, fut divisé en catégories bien tranchées, qu'on soumit à la hiérarchie la plus rigoureuse. On marqua tout, on chiffra tout; on compta vos pas, on mesura vos paroles, on vous disait: Voici comme il faut pleurer; voilà comme il faut rire. Tout fut digne, sévère, royal, et la littérature française se couvrit de la force et de l'uniformité de la monarchie de Louis XIV.
L'antiquité fut comprise, imitée avec un rare bonheur, et quelquefois surpassée. La langue s'épura, et rejeta une foule d'idiotismes énergiques qu'elle trouvait désormais trop vulgaires, comme la royauté avait refoulé hors de son cercle magique, ces hommes vigoureux qui avaient le tort de se rappeler leur ancienne indépendance. Partout retentissaient les noms de Rome et de la Grèce, d'Homère et de Virgile. Mais la littérature n'avait plus rien de national, elle avait perdu l'individualité puissante que peut seule lui donner la sympathie populaire. Les souvenirs dangereux étouffés, la nation abandonnée par l'art plia sous le joug du pouvoir absolu, et la monarchie de Louis XIV fut consolidée.
Les hommes ne prévoient pas toutes les conséquences des principes qu'ils posent; ils discernent assez bien ce qui sert à leur ambition momentanée, mais leur vue ne s'étend guère au-delà. La révolution était faite; la royauté avait absorbé toutes les libertés; l'art avait brouillé tous les souvenirs dangereux, et l'antiquité possédait exclusivement l'admiration de l'esprit humain. Eh bien! qu'arriva-t-il? Le dix-huitième siècle, fier du magnifique héritage que lui avait légué le dix-septième, exagérant toutes les doctrines qu'il en avait reçues, se plongea avec avidité dans l'histoire des peuples anciens. Il s'inspira aux sources du paganisme, aux mœurs d'Athènes, de Sparte et de Rome, et, fort de tout ce qu'il y avait vu de grandeur, de poésie et de liberté, il revint plein d'enthousiasme, s'attaquer au catholicisme et à la monarchie. La monarchie fut étourdie du choc! Sans racines dans le passé, ayant elle-même aidé à trancher le fil des souvenirs nationaux sur lesquels elle aurait pu s'appuyer, elle succomba sous les coups de la philosophie, et le trône de Louis XIV fut brisé par le principe littéraire qui avait servi à l'édifier. La révolution de 89 se fit sous l'inspiration de l'antiquité. Le siècle de Louis XIV, s'élevant comme une vaste muraille entre la France féodale et la France monarchique, avait caché au dix-huitième siècle tout le passé de la nation; et comme l'esprit procède toujours par déductions et que la génération de 89 voulait la réforme de la société, elle se jeta forcément dans les bras de l'antiquité, et lui emprunta ses formules sociales.