S'il avait existé une littérature véritablement nationale, pleine de noms et de souvenirs, saturée de ce vieil esprit gaulois si malicieux et si vrai; une littérature fortement individuelle, populaire, passionnée, se rattachant aux époques glorieuses de la patrie, empreinte de cet exquis bon sens pratique qui est le propre de l'intelligence française; alors la génération de 89 aurait tempéré son ardeur révolutionnaire dans cette source sacrée; elle aurait été moins téméraire dans la démolition de l'édifice monarchique; elle n'aurait pas voulu dépouiller un vieux peuple chrétien de son enveloppe séculaire; elle n'aurait pas tenté de restaurer pour la nation la plus éclairée du dix-huitième siècle, les institutions du gros village de Sparte; elle n'aurait pas été jusqu'à la sanglante parodie de 93, et aurait compris que pour faire une œuvre durable, il fallait rattacher à la vieille civilisation la liberté nouvelle.

Le règne de l'imitation classique dura jusqu'à la fin de l'empire. En revenant sur le sol de la France, la maison de Bourbon avait à redouter tous les éléments de la société telle que l'avaient faite les événements. Elle comprit fort bien qu'elle n'avait pour elle que de vieux souvenirs, et que c'était sur eux qu'il fallait poser les bases de sa restauration. Mais l'empire, mais la révolution, mais la philosophie du dix-huitième siècle, étaient les résultats du dix-septième et de son admiration trop exclusive pour l'antiquité. Il fallait donc détruire ce culte idolâtre, il fallait ramener les esprits à l'étude des sources nationales, il fallait sauter à pieds joints par-dessus le grand siècle, ce siècle monarchique et religieux, et aller se rajeunir au souffle de la vieille France; et, chose étonnante! il fallait que la postérité de Louis XIV maudît son génie et sa gloire pour se maintenir sur le trône de ses pères.

C'est alors que commença ce grand mouvement des intelligences vers les études historiques! c'est alors qu'on se mit à fouiller le moyen-âge, à déblayer ses monuments, à interroger ses mystères et son incroyable organisation sociale; c'est alors qu'on comprit les gigantesques créations de la pensée catholique, et tout ce qu'il y avait d'originalité et de puissance dans ces malins fabliaux, dans ces chroniques naïves, dans ces grands écrivains français des quatorzième, quinzième et seizième siècles, qui nous avaient été cachés par le large manteau royal du règne de Louis XIV. Tout prit un nouvel aspect. Une jeunesse active débarrassa la raison des préjugés scolaires dont on l'avait si long-temps obscurcie. Une critique large, sans personnalité, ouverte à toutes les sensations, pesa dans son impartialité les littératures de l'Europe, et les jugea d'après les temps, les lieux et les peuples qu'elles représentaient. Le Dante, Shakespear, Schiller, Goëthe, Walter Scott, depuis la haute comédie d'un peuple indépendant, jusqu'au héros des nations esclaves, Polichinelle, tout fut apprécié à sa juste valeur; et l'art et la liberté, cessant d'être l'écho de la pensée antique, se rattachèrent enfin au principe vivifiant de la nationalité.

Les révolutions politiques ne se font que par le peuple. Il faut ses passions énergiques et désintéressées pour renverser un fait existant. Aussi, dans toute perturbation sociale, il y a un élément populaire qui survit à l'orage, comme une dernière vague de la mer agitée; car, bien que les masses aient un but commun, la destruction de ce qui est, cependant chaque individu a une passion secrète qui l'aiguillonne et qu'il se propose de satisfaire. La grande difficulté des révolutions après la victoire, c'est d'arrêter cet élément populaire, c'est de le contenir et de lui tracer un lit dans la nouvelle société. S'il déborde, il amène l'anarchie; si on le comprime avec rigueur, la révolution rétrograde et perd sa moralité. Or, la passion est aux mouvements littéraires ce que le peuple est aux mouvements politiques. Il faut la réveiller de son assoupissement; il faut s'en servir, parce qu'elle est la source des œuvres puissantes et durables; mais, après le premier élan, il faut se hâter de la soumettre au contrôle des mœurs et de la raison.

Il y a trois instants bien marqués dans la vie d'une idée: celui de sa naissance, où, pleine de jeunesse et de poésie, elle s'échappe de l'intelligence et vient s'asseoir dans le monde positif, sans vouloir déplacer celles qui l'ont précédée; en second lieu, la résistance qu'elle éprouve de la part des vieilles idées qui, déjà en possession des croyances de la société, voudraient s'y maintenir exclusivement; et enfin, le moment de sa victoire, où, donnant un démenti à la modération que d'abord elle avait affichée, elle veut à son tour la domination absolue. Dans la révolution française, ces trois époques correspondent à l'Assemblée constituante, à la législative et à la Convention nationale.

Au commencement du dix-neuvième siècle, l'école classique n'était plus qu'une forme vide, un masque grimaçant qui couvrait un squelette. Une douzaine de médiocrités bavardes se traînaient sur l'ornière tracée par les dix-septième et dix-huitième siècles, et donnaient leurs rapsodies sans valeur pour la quintessence du bon goût. Cette postérité rachitique des grands écrivains de Louis XIV arrêtait au passage toutes les gloires naissantes, tous ceux qui, pleins de jeunesse et d'avenir, ne s'inclinaient pas devant les dieux éreintés du Parnasse homérique. Excepté deux révolutionnaires, madame de Staël et Châteaubriand, qui passèrent en fraude, tout le reste était sans originalité et sans vie. En face d'une telle rivale, qui ne se soutenait que par le prestige du passé et l'appui de l'autorité, l'école romantique débuta, comme la Constituante, par une magnifique proclamation des droits de l'esprit humain. D'abord, elle ne voulut que revendiquer sa place au foyer commun; mais tout aussitôt elle prétendit être la seule expression du vrai et du beau; elle fit un appel à la passion, et, ouvrant les cent portes du cœur, elle dit à tous les sentiments qui s'y trouvaient captifs: Déployez vos ailes, allez, voyez et créez. Alors ce fut un beau moment! tous les visages rayonnaient, toutes les âmes s'épanouissaient au souffle de l'espérance. La royauté scolastique fut renversée, ses symboles foulés aux pieds: plus d'entraves, plus de stupides classifications; la liberté dans les œuvres de la pensée comme dans la société. L'art se dépouille tout-à-coup de son faste et de sa morgue; il déserte les salons de l'aristocratie, il déchire le code de l'unité classique; libre, varié, plein de miséricorde, il va chercher dans la chaumière la larme populaire, dans l'échoppe le rire pantagruélique du bourgeois, la grâce et la finesse dans l'antichambre du courtisan. Profond, moral, multiple comme la destinée de l'homme, où se réunissent les teintes les plus tranchées, il parcourt les places publiques, s'insinue dans les masses, nous raconte les désirs, les pleurs de cette pauvre humanité si faible, si forte, si grande, si petite, si gaie, si triste, et tout cela dans le même jour, dans la même heure, dans le même instant!

Mais après ses préfaces et ses fastueuses constitutions; après avoir tout détruit, tout nié et tout promis; après avoir heureusement franchi les deux premières périodes de la pensée révolutionnaire, l'école nouvelle fut entraînée au désordre, à l'anarchie, terme fatal de tout grand mouvement. Voyant sa rivale succomber sous le poids de ses mille préceptes, elle pensa qu'il n'y avait d'avenir que dans la spontanéité. Ne vous embarrassez ni des Grecs, ni des Romains, ni de Racine, ni de Voltaire, dit-elle à la jeunesse; le passé est usé, il faut du nouveau à une société nouvelle; laissez là Boileau, La Harpe et les innombrables législateurs d'une littérature qui n'en peut plus et qui expire; consultez votre génie, et laissez-vous aller à l'inspiration du ciel. Alors chacun se mit à écrire, chacun eut son type, son genre, son style à lui, qui n'était compris que de lui. On retroussa ses cheveux, on découvrit son front, on se laissa pousser la barbe, on prit une attitude superbe, et l'on se dit: Moi, je suis le dieu de la poésie héroïque! toi, celui du drame! etc. Puis l'imagination, abandonnée à elle-même, court, effrénée, écumante, bouleversant tout de son souffle de feu, le ciel, la terre, les dieux et les démons. Tout parle, tout agit, tout se coudoie, dans ce pandémonium, dans cette vaste orgie de l'esprit, les rois et les gueux, les anges et les bourreaux. Ce furent des cris, des gémissements, des rires féroces, des hurlements infernaux; alors ce fut la passion ignoble, épuisée, dégoûtante, soûle, se traînant dans la fange; ce fut le 93 de la littérature.

Le vaste mouvement littéraire de la restauration se subdivisait en trois tendances particulières, qui, réunies ensemble, complétaient l'expression de la France, et par conséquent, de l'Europe. La première, que j'appellerai panthéiste, avait pour chef V. Hugo; la seconde, catholique et religieuse, était représentée par Lamartine; et la troisième, purement nationale, était dirigée par Béranger. Derrière ces trois grands poètes marchait un nombre infini d'hommes de talents, qui leur servaient de rapsodes, et qui répandaient en petite monnaie la substance de leurs idées. Ces trois tendances, ces trois courants de la pensée française, n'étaient pas le fait des trois hommes qui les dirigeaient; non, car ils avaient surgi avec le siècle qui nous entraîne. V. Hugo prêta sa voix magnifique à cette haute impartialité qui caractérise notre époque, à ce besoin irrésistible de l'esprit humain de se répandre au dehors, de franchir la barrière de la nationalité, d'interroger tous les peuples et tous les âges; à cette fièvre qui nous pousse à quitter notre Europe bavarde et prosaïque pour courir le monde et les déserts, et pour aller retremper la poésie dans les feux de l'Orient qui, accroupi et silencieux devant l'avenir, nous cache encore l'histoire primitive de l'humanité. Lamartine se fit le tendre consolateur des âmes pieuses, timides et saintes qui, brisées par la tempête révolutionnaire et l'incrédulité, cherchaient un refuge dans le sein de Jésus-Christ. Quant à Béranger, il marcha sur la grande route sociale de 89, il se fit le barde immortel de cette classe moyenne, fille de la philosophie du 18e siècle; il chanta ses douleurs et ses espérances, et la conduisit victorieuse jusqu'à la révolution de 1830.

Ainsi donc, ces trois grands écrivains, avec l'armée de leurs disciples, sont les interprètes de trois tendances sociales qui, réunies ensemble, forment la base de la moralité du dix-neuvième siècle. Ils ne sont forts, ils n'ont trouvé d'écho dans la nation que parce qu'ils sont sa parole vivante, et c'est à ce titre qu'ils intéresseront l'avenir. Ces faits confirment pleinement nos idées sur l'art, qui n'est et ne peut être que l'expression des souffrances et des désirs d'un peuple. L'art pour l'art est une monstruosité, la négation de la volonté et de la moralité, l'intronisation de l'égoïsme dans ce qu'il y a de plus pur et de plus saint, dans la pensée de l'homme. Qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas, qu'il en ait conscience ou non, l'artiste obéit toujours aux impulsions de son temps et en retrace l'image. Homère, Virgile, le Tasse, Racine, aussi bien que Voltaire, Lamartine, Hugo et Béranger, sont des témoignages immortels de leur époque, des pages du passé; voilà pourquoi l'art est de l'histoire. Même dans ses productions les plus capricieuses et les plus naïves, l'esprit humain est soumis à cette loi, et pour qui sait lire dans les œuvres de l'art, il voit la renaissance dans une salière de Benvenuto Cellini, aussi bien que dans un tableau de Raphaël; et le dix-neuvième siècle aussi bien dans une symphonie de Beethoven que dans une caricature de Charlet. Sans doute, si l'artiste subit l'influence de ses contemporains, c'est à sa manière. Il puise, il est vrai, dans son siècle les sentiments et les passions qui l'inspirent; mais il les dégage de la fange qui les enveloppe, il les purifie et les élève à l'état d'idées: c'est ainsi qu'ils parviennent à la postérité. Aussi, dans une œuvre d'art, il y a deux éléments: ce qui est général, et ce qui est particulier, l'élément éternel et l'élément local.

Le mouvement littéraire de la restauration fut à l'art, ce qu'avait été à la société la grande révolution de 89: la destruction des vieilles classifications, et le réveil de la spontanéité. L'esprit humain est de sa nature parfaitement logique, il va toujours jusqu'au bout de l'idée qui le préoccupe. Il était donc impossible, qu'après la tempête qui bouleversa la cité et la reconstruisit sur de nouvelles bases, l'art restât ce qu'il était avant cet ouragan. Il fallait de toute nécessité que la pensée sociale se complétât, et que la littérature répondît aux besoins d'un peuple nouveau: la révolution littéraire fut le complément fatal de la révolution politique. Aussi leur marche et leur progression furent-elles presque identiques. Généreuse et modérée à son début, l'école romantique ne demandait que la liberté de vivre, et s'inclinait avec respect devant les monuments du passé. Mais cela ne dura guère, et bientôt on la vit secouer le joug de toute tradition, porter la hache sur l'image des dieux adorés, et joncher le sol de leurs débris. Alors ce ne fut plus qu'une émeute de polissons de vingt ans insultant à la pudeur publique et au sens commun, par les enfantements monstrueux d'une pensée furibonde et sans contrôle. Cette littérature déguenillée et sans retenue fut à l'art, ce que le sans-culottisme avait été à la société civile, un mensonge à la morale et à la tendance grave et civilisatrice du dix-neuvième siècle.