En effet, a-t-on jamais menti plus effrontément à un siècle de lumières! C'est en face d'une société grave qui veut la liberté et le repos; c'est en face d'une nation sensée lasse de troubles et de guerres civiles, qui exige de l'ordre dans les mœurs et dans les lois, qu'une poignée d'énergumènes nous peignent leurs orgies, leurs pochades de bas lieu, leurs flibustiers, leurs empoisonneurs! Y a-t-il un dissipateur, un jeune homme échappé de la maison paternelle, chassé pour son inconduite d'une administration, d'un atelier, d'un régiment, sans spécialité, sans instruction, incapable d'aucune occupation honnête, livré à la débauche, à la paresse et à la misère, il se fait écrivain. Il fait des romans, des nouvelles, des vaudevilles, des feuilletons, et régente la société qui n'a pas voulu de lui. Il nous donne ses besoins cyniques, ses mœurs crapuleuses, sa vie désordonnée, son exaltation d'ivrogne, pour la peinture d'un grand peuple rempli de bon sens et de probité! Que signifie la littérature actuelle? Est-elle l'expression avancée des masses que comprime la légalité politique, est-elle le cri de quelque noble douleur écrasée par la main calleuse de la bourgeoisie qui nous gouverne, ou plutôt la voix accusatrice de la liberté européenne, immolée à l'intérêt des rois? non: c'est l'enfant du caprice et de l'irréflexion. Elle n'a ni but, ni ensemble, elle erre au hasard sans dieu et sans autel; c'est une armée sans discipline, une cohue d'individualités poussant des hourras étourdissants.

Oui, sachez-le bien! Vous n'êtes que les obscurs historiographes de quelques coteries parisiennes et des passions factices d'une grande ville depuis long-temps en révolution. Vous êtes l'écho tardif d'un passé sanglant et horrible. Votre gloire éphémère qu'on exalte dans certains journaux et dans certaines coulisses de la capitale, n'a pu supporter le grand jour. La province dont vous vous êtes tant moqués, la province n'a pas voulu de vous; son rare bon sens que vous qualifiez de bêtise, a su repousser les doctrines réchauffées de la Montagne, et la forme littéraire qui en faisait le pendant. Elle est restée fidèle au principe social de 89, et aux grands écrivains qui honorent la nation. Vos œuvres avortées qui remplissent les cabinets de lecture et qui sont l'aliment corrupteur de quelques femmelettes, de quelques niais oisifs, n'ont pu pénétrer dans la bibliothèque des hommes éclairés qui ont du calme et de la portée dans l'esprit.

Mais consolons-nous, la réaction a commencé dans toutes les parties de la pensée publique. Tout le monde sent à présent qu'il y a assez de décombres, assez de ruines, et que le progrès n'ayant plus rien qui le gêne, peut facilement se mettre à l'œuvre. L'art ainsi que la société est une table rase, où il n'y a plus rien à effacer. L'école dite romantique a fait son temps, elle a accompli sa mission, elle a complété la grande révolution sociale de 89, elle a proclamé la liberté dans les productions de l'esprit, comme la dernière l'avait introduite dans la vie politique. Sachons lui gré de ses efforts, reconnaissons l'utilité de son labeur, mais déposons le mousquet de l'insurrection, et jouissons de la liberté conquise. Une génération d'esprits graves s'élève, qui veut s'arracher à cette atmosphère de tempêtes et d'orages, et qui comprend qu'on ne peut désormais arriver au progrès que par une patience laborieuse. En facilitant l'émancipation intellectuelle des provinces, en élargissant le cercle de la vie communale, Paris se dégorgera de cette population immense de mauvais écrivains, de ces troupeaux de repoussantes médiocrités qui embarrassent toutes les voies, et assourdissent le gouvernement des cris de leur indigence. Ces hommes, rebuts de toutes les industries et de toutes les spécialités, accourus des quatre-vingt-six départements, misérables, paresseux, couverts de dettes, s'y constituent les organes de l'opinion publique, et les moralistes de la nation. Formant des espèces de bandes de candottieri, toujours au service du plus offrant, ils n'ont de conscience que celle du libraire ou du journal qui les paie. Ce sont eux qui, sans autre mérite qu'une pauvre facilité à faire des phrases, jugent le peintre, le sculpteur, le musicien, se font les dispensateurs de la gloire, et peuplent la France de ces livres sans vérité, avortons où l'indécence le dispute à l'ineptie.

Désormais, il faut que les écrivains consciencieux abandonnent la position exceptionnelle qu'ils se sont faite, qu'ils s'encadrent dans la société, qu'ils se mêlent à la vie réelle, qu'ils deviennent citoyens. La vie d'artiste, mot aussi nouveau que le fait qu'il exprime, est une insulte à la gravité de nos mœurs et à la marche du siècle. On n'est point un grand artiste, parce qu'on vit en concubinage avec une figurante de l'Opéra, et qu'on mange quarante mille francs par an! Il est indigne d'un gouvernement qui se respecte, de combler de distinctions de pitoyables dramaturges, de mauvais romanciers, des paillasses littéraires, et cela, parce qu'ils aboient dans les journaux. Il faut absolument que l'art abandonne les sublimes niaiseries de convention dont il se nourrit depuis vingt ans, il faut que la littérature cesse d'être une littérature exclusivement parisienne, et qu'elle devienne celle de la France. Quand les artistes et les écrivains auront compris que ce n'est pas dans la vie oisive de la capitale qu'on puise les grandes idées; quand ils seront persuadés que la régularité dans les actions de l'homme, est une source féconde de hautes pensées et de sentiments vrais; quand ils seront convaincus surtout, que les provinces et l'Europe ne sont pas dupes des célébrités éphémères enfantées par la camaraderie et la complaisance vénale des journaux, et qu'il faut des œuvres durables pour mériter leur estime; alors nous aurons une littérature nationale, alors nous aurons l'ordre dans les consciences et dans l'état, alors nous aurons une liberté forte, et un immense avenir de gloire et de bonheur.


VIII.

CONCLUSION.

Nous sommes arrivé au but que nous nous étions proposé. Nous avons jeté un coup d'œil rapide sur l'ensemble de la France; nous avons cherché à définir les éléments dont se compose la société actuelle; nous nous sommes efforcé de pénétrer ces individualités collectives qu'on appelle partis politiques, d'en sonder les mystères, d'y étudier le mécanisme de la vie intime, et d'en constater les transformations. Nous croyons avoir prouvé: 1o que l'esprit de la France est essentiellement formulateur, et qu'il n'est fort que par sa faculté représentative; 2o que le parti légitimiste est mort pour toujours comme pouvoir politique, mais qu'il a et qu'il conservera long-temps une grande puissance morale; et qu'à tout prendre, il est encore la fraction la plus intelligente, la plus sociable, la plus avancée de la société française; 3o que la bourgeoisie actuelle, germe des futures classes moyennes, n'est pas à la hauteur de la mission que les destins lui ont faite; qu'excellente et courageuse dans le maintien de l'ordre matériel, elle est dépourvue de l'éducation et de la haute moralité nécessaires au gouvernement d'une grande nation, et qu'elle a faussé le rôle de la France dans le drame européen; 4o que le vieux parti républicain est vaincu, mort sans retour, et qu'il ne laisse après lui ni postérité, ni mœurs, ni souvenirs, ni regrets; mais qu'il s'élève à sa place une jeune démocratie, intelligente et calme, qui donnera bien de la besogne à la monarchie de juillet; 5o que le clergé catholique n'est pas du tout résigné aux faits accomplis, qu'il fait son possible pour ressaisir une influence qu'il n'aura plus, et que les efforts du gouvernement et de quelques esprits élevés, pour ramener à la vie du siècle ce vieux tuteur de la société européenne, seront infructueux, parce qu'on ne ranime pas un cadavre; 6o que le mouvement littéraire, connu sous le nom de romantisme, s'est tué par ses propres excès, mais qu'il fut utile, indispensable même; qu'il a brisé les anciennes formules, remué un nombre considérable de mots et d'idées, et qu'il a préparé les voies aux hommes de génie. Voilà la substance de notre livre; nous y ajouterons quelques réflexions.

Les êtres collectifs, comme les êtres naturels, ne peuvent se faire à l'idée douloureuse que le temps modifie tout, et qu'ils sont les premiers à subir cette loi éternelle des choses. Aussi, pendant que tout change, que tout se transforme, ils persistent à se dire invulnérables, et à nier leur annulation; n'est-ce pas le caractère de la vieillesse, qui aime mieux croire à la détérioration du monde, qu'à sa propre décrépitude? Par exemple, on se plaint, depuis quelques années, de l'engourdissement de l'esprit public, et de l'indifférence de la nation en matière politique. Ni les passions factices de la presse, ni les promenades sentimentales de quelques députés, n'ont trouvé d'écho au milieu de nos populations calmes et dédaigneuses. La nation serait-elle réellement endormie, et aurait-elle lâchement abandonné le soin de son indépendance et de sa liberté? Assurément, non. La civilisation, qui n'a pas une marche méthodique, ne suit pas toujours la route que lui tracent ses éclaireurs; souvent même elle paraît se plaire à tromper complètement leur attente. Ainsi, aucun des vieux partis politiques qui se sont unis pour renverser la restauration, et qui depuis 89 se partagent la France, n'est aujourd'hui l'expression de ses vœux et de ses intérêts; leurs doctrines partielles et agressives ne sont plus en harmonie avec le mouvement prononcé d'organisation qui tourmente toutes les têtes. On confond le travail paisible, mais efficace, d'une génération qui s'élève, avec le silence de la mort.