Il est évident que, depuis la révolution de juillet, la nation n'est plus dans la situation morale où elle se trouvait avant les trois grandes journées. Soumise alors à un pouvoir qui contrariait toutes ses tendances, elle dut tout entreprendre pour l'anéantir. L'opposition était générale, tout le monde aidait au mouvement, chacun y était utile; car pour renverser il faut plus de courage que d'intelligence; mais après la victoire, la question changea de face. Un gouvernement nouveau s'institua, qui répondait à peu près aux besoins de la majorité victorieuse. La bourgeoisie, qui avait fait la force de l'opposition des quinze dernières années, et derrière laquelle s'étaient cachées les fractions républicaine et bonapartiste, voulut s'arrêter, user de la puissance qu'elle venait de conquérir si péniblement, organiser l'état comme elle l'entendait, et jouir enfin d'un bonheur qu'elle poursuivait depuis 89. Les minorités, déçues dans leur attente, se fâchèrent; elles accusèrent la bourgeoisie d'égoïsme, elles haranguèrent le peuple, promirent le siècle d'or si on voulait les suivre; et voyant que leur éloquence restait sans effet, elles prirent les armes et tentèrent la guerre civile. Elles furent vaincues, chassées de la place publique à coup de crosse de fusil par la bourgeoisie, à qui l'instinct de la conservation donna du courage. Malgré leurs nombreux revers, les factions ne se tinrent pas pour battues; elles envahirent la presse et la chambre, essayèrent d'obtenir par la ruse et les voies légales, ce qu'elles n'avaient pu acquérir par la force; mais le pays resta sourd à leurs paroles, et les laissa prêcher dans le désert. C'est alors qu'elles se mirent à accuser la nation de somnolence, et à proclamer qu'elle était morte à la vie politique! C'était naïf, mais ce n'était certes pas adroit.

La presse s'est étrangement trompée! Parce qu'avec sa critique acerbe et agressive, elle avait servi la haine universelle contre une dynastie incorrigible; parce que la crédulité générale lui avait laissé faire et défaire des réputations; parce qu'avec une demi-douzaine de phrases sonores et creuses, elle avait gouverné le pays pendant quinze ans et exercé une dictature presqu'absolue sur l'inexpérience de la nation; elle eut la simplicité de croire qu'il en serait toujours de même, et qu'après la révolution de juillet elle pourrait continuer à vivre, des grossières banalités qui l'ont sustentée pendant toute la restauration! ce qui se passe depuis cinq ans a dû complètement la désabuser. A présent, il faut autre chose que des déclamations pour remuer les esprits. Avec une royauté intelligente qui s'entoure de toutes les grandes capacités de la nation, l'opposition devient difficile; il faut des faits positifs, des idées nouvelles, des études spéciales et profondes pour combattre une administration qui se recrute dans les hommes les plus éclairés et les plus capables. Aussi, depuis 1830, l'opposition en général a-t-elle été presque toujours battue par le gouvernement. Tandis qu'elle l'attaquait par des souvenirs, par de vieilles passions, il se défendait par de hautes raisons d'état, puisées dans les circonstances impérieuses où il se trouvait; pendant qu'elle faisait du drame, il faisait de l'ordre; tandis qu'elle poussait à l'anarchie, il marchait au progrès; c'est ce qui l'a consolidé. La nation ne s'y est pas trompée: malgré les élans épiques de la presse et de la tribune, elle a parfaitement compris que le gouvernement était le véritable défenseur de ses intérêts, et l'interprète de la civilisation. Le gouvernement est devenu populaire; il est de bon ton de le défendre, d'expliquer ses mesures, de l'excuser; tandis que l'opposition vulgaire est tombée dans l'avilissement: c'est là un pas immense dans la moralité française! Et puis, l'avénement de la bourgeoisie au pouvoir est un fait qui par lui-même, doit atténuer la puissance de la presse, surtout de la presse parisienne. La bourgeoisie ne lit guère, et il faut autre chose que de beaux discours et des idées philosophiques pour l'influencer; elle se défie volontiers de tout ce qui est abstrait; son esprit, rompu aux détails de la vie pratique, s'élève rarement à la conception d'un plan général, jusqu'à la cime des choses. Elle ne croit qu'à ce qu'elle palpe, et pour elle, le monde finit là où se termine l'horizon. D'ailleurs l'émancipation de la bourgeoisie doit amener nécessairement l'émancipation morale des provinces; et ce dernier fait portera un coup terrible à l'omnipotence de la presse de la capitale.

En effet, il est incontestable que depuis 1830 la province semble s'animer d'une vie nouvelle. Le pouvoir et les partis acharnés à sa perte, ont tour-à-tour invoqué son assistance; réveillée de son long assoupissement par les cris des combattants, elle s'est empressée de donner à la royauté de juillet l'appui immense de son assentiment, et les minorités factieuses furent vaincues faute de prosélytes. Repoussé de Paris, le flot de l'anarchie déborda dans des contrées encore vierges de ses ravages, où il fut complètement absorbé. Oui, qu'on le sache bien, parmi les causes qui depuis six ans ont contribué à l'affermissement de la monarchie constitutionnelle, une des plus efficaces c'est la résistance énergique de la province aux prédications fallacieuses des nouveaux prophètes; son bon sens l'a préservée des doctrines perverses, et des mille folies qui ont agité la capitale. Fiers de leur courage et de leur constance aux principes d'une liberté conservatrice, les départements semblent vouloir secouer la pesante tutelle dont on les accable depuis si long-temps, et préluder à une existence plus large et plus intelligente. Déjà il s'élève de toute part des institutions locales, des ateliers, des sociétés littéraires et musicales qui, sans avoir encore une grande portée, ont au moins le mérite de propager le goût des choses élevées, de faire connaître les chefs-d'œuvre des grands artistes, et de soulager Paris d'une partie de cette masse de sang, qui bien des fois a failli l'étouffer. Encouragées par la rare sagacité de la royauté, qui comprend toute l'utilité de cette dispersion de la vie sociale, et poussées en avant par les nouveaux intérêts que viennent de créer les lois communale et départementale, les provinces s'agitent, se préoccupent des grandes questions administratives, et tendent toutes à se créer des centres d'activité locale, qui auront un jour les plus heureux résultats. Voilà, ce nous semble, les causes nombreuses qui militent contre l'influence exclusive de la presse parisienne; et déjà nous voyons la preuve de ce fait, dans l'indépendance que montrent les départements dans le choix de leurs députés.

Une des grandes misères de l'humanité, c'est de ne savoir jamais apprécier le moment actuel de son existence; c'est de lancer son esprit ou trop en avant, ou de le laisser errer derrière elle; c'est de regretter, d'espérer, de rire ou de pleurer toujours, sans repos, sans savoir jouir paisiblement du beau jour qui l'éclaire, et du bonheur qu'elle rencontre. De là ces voix graves, ces génies moroses qui s'élèvent pour maudire les générations contemporaines et le siècle qui les porte. Certes, le nôtre n'a pas été gâté par les panégyriques; les Jérémies n'ont pas failli à son instruction; c'est un métier si commode que tout le monde s'est mis à le faire. Parmi les grosses banalités qu'on imprime tous les jours contre ce pauvre dix-neuvième siècle, on remarque surtout celles d'athéisme et d'immoralité. Incrédule, et pourquoi? Parce qu'il ne va plus à confesse, parce qu'il ne croit plus au mystère de la Sainte-Trinité, ni à l'infaillibilité du pape; parce qu'il ne veut plus ni de la domination du prêtre, ni de la tyrannie des castes, et qu'il ne s'agenouille plus devant de creux fétiches et de vieilles légendes; parce qu'il se sent assez fort pour adorer Dieu face à face, et qu'il n'a plus besoin de coups de tonnerre ni de buissons enflammés pour croire à l'existence d'un être suprême, type ineffable de toute beauté, de toute justice et de toute grandeur; on oublie donc que l'humanité a appris à lire, et qu'elle n'a plus besoin de Moïse pour comprendre les tables de Sinaï. Qu'on me cite un siècle qui ait eu une idée plus élevée, plus rationnelle, du monde et de son auteur; qu'on remonte le fleuve de l'histoire, et qu'on me trouve une époque où Dieu ait été mieux compris, mieux servi, mieux aimé que de nos jours? Il y eut-il jamais une aspiration plus vive et plus générale à l'idéal, au bonheur de tous les hommes, à la perfection du genre humain? Vit-on jamais la société plus grave, plus sensée, plus ferme dans les principes d'ordre et de liberté, malgré les nombreuses tentatives des méchants pour l'en détourner? A-t-on jamais vu une plus sainte préoccupation de la misère du pauvre, une charité plus abondante, plus d'égards pour les classes infimes, plus de sévérité dans les mœurs, plus de chasteté dans les familles? A-t-il jamais existé un gouvernement plus modéré, qui mît une plus tendre sollicitude à faciliter l'instruction de la jeunesse, et à récompenser les talents? Non, jamais. Était-on plus religieux du temps des dragonades, de la Saint-Barthélemi, sous le règne de François Ier, ce roi chevalier qui faisait brûler les calvinistes de son royaume pendant qu'il s'alliait avec les Turcs et les protestants de l'Allemagne? Dieu était-il donc mieux compris, lorsqu'on égorgeait les populations innocentes du nouveau monde, sous le pontificat des Borgia, pendant le grand schisme d'Occident, du temps de la guerre des Albigeois, pendant les croisades, lorsqu'on pillait, on brûlait, on assassinait pour la gloire du Seigneur? Quoi! un peuple qui travaille, qui ne va plus gueusant à la porte des monastères, qui fait tous ses efforts pour arriver à la propriété, parce qu'elle est la source des plus nobles sentiments, ce peuple est immoral! Quoi! dis-je, un siècle qui voit Dieu partout, qui le bénit sous toutes les formes, qui ne l'emprisonne plus ni dans un peuple, ni sous un turban ou un bonnet carré, qui laisse à chacun la liberté de l'adorer comme il l'entend, qui ne pend plus pour un mot, pour une syllabe; un siècle d'une admirable tolérance serait un siècle athée!

Arrière donc sycophantes impies, vos blasphèmes hypocrites ne nous imposent pas! Vos jérémiades découpées de la bible que vous mutilez, sont impuissantes sur un siècle que vous ne détestez que parce qu'il a mis un terme à vos dévotes fourberies. Nous valons mieux que nos pères et nos aïeux. Les mœurs de la France en 1837 sont incomparablement plus pures que lorsque les évêques se disputaient l'honneur d'être les mignons des concubines des rois très chrétiens; et le Dieu d'une époque qui croit au progrès incessant de l'esprit humain, vaut bien celui de l'inquisition!

Nous vivons dans une époque de transition. La chaleur lente mais irrésistible de la civilisation a pénétré les vieilles entités sociales qui se dissolvent, et parsèment le sol de leur poussière. On a beau crier qu'on est plein de vie et qu'on a des siècles d'avenir, personne n'y croit, et la mort a déjà frappé de sa main décharnée ces vieillards imbécilles qui se fardent et se redressent, croyant cacher sous ces vains artifices les sillons inaltérables du temps. Si la société actuelle n'a pas de physionomie propre; si le gouvernement de 1830 est un composé de mille éléments divers qui hurlent de se voir accouplés ensemble; s'il a été obligé de couvrir sa nudité des nombreuses défroques léguées par ses prédécesseurs; c'est que la nation elle-même n'avait point de formes arrêtées; c'est qu'elle était travaillée par un mal immense dont elle ignorait la cause; c'est qu'en sachant très bien ce qu'elle ne voulait pas, elle n'avait pas encore d'idées faites sur le monument qu'elle voulait édifier. Aussi comprenons-nous à merveille le désordre et la confusion qui furent la suite de l'immortelle victoire de juillet. Dans l'incertitude générale, chacun se crut appelé à guider les autres; et comme chacun n'était que le représentant d'une idée partielle, il est évident qu'elle ne pouvait convenir à tous. De là ces milliers de prophètes, ces clubs de législateurs, ces émeutes sanglantes. Au milieu de cet orage, et assailli par toutes les minorités dont chacune voulait lui imposer ses lois, le gouvernement, s'apercevant que la nation n'était pas plus avancée que lui, et qu'elle n'était point en état de lui donner des conseils, fit un pas en arrière; et s'appuyant sur quelques piliers vermoulus de la monarchie détruite, il proclama la nécessité de l'ordre qui est un besoin de tous les temps et de toutes les sociétés. Il fut admirablement secondé, dans cette noble mission, par la vieille bourgeoisie de 89, dont les idées sociales étaient depuis long-temps arrêtées; et puisque la bourgeoisie et le gouvernement voulaient ce qui convenait à presque tous, le repos et le temps de se reconnaître, il était impossible qu'ils ne fussent vainqueurs d'une poignée de factieux entêtés. En ceci, le gouvernement a donné une grande preuve de sagesse. Il a fait un appel aux forces existantes, et il ne s'est pas amusé à attendre, les bras croisés, que la société se débrouillât toute seule. Il a accompli l'acte d'un bon administrateur, mais voilà tout; la question de l'avenir de la société française est encore pendante. Le gouvernement de juillet tel qu'il existe, n'est à proprement parler que le gouvernement temporaire d'une caravane qui n'est pas encore arrivée au but de son voyage.