En effet, comment voulez-vous que la société ait un caractère prononcé pendant que durera cette dissolution des anciennes classifications politiques? Est-il possible qu'un gouvernement fort et original s'établisse sur un sol plein de sable, chaque jour renouvelé par des couches nouvelles, et au milieu d'une nation qui se décompose? Car la classe qui doit surgir de cette immense élaboration, cette classe moyenne qui se formera des débris de toutes les vieilles fractions sociales, et qui englobera dans son vaste sein, nobles, prêtres, républicains, légitimistes, etc., etc.; cette classe moyenne, qui désormais doit être la base de toutes les nationalités, et à qui doit appartenir le gouvernement de l'avenir, n'existe pas encore. La bourgeoisie, dont nous nous sommes occupé dans un chapitre spécial de cet ouvrage, n'est qu'un parti politique plus étroit, plus égoïste et plus ignorant que les autres; la bourgeoisie n'est que l'enfance de la véritable classe moyenne. Nous sommes étonné qu'un penseur de la force de M. Guizot se soit mépris au point de parler de la classe moyenne comme si elle existait réellement. Il n'y a encore que des partis ennemis l'un de l'autre, exclusifs, dépourvus d'aptitude et d'avenir; du moins, c'est ce que nous avons voulu démontrer dans ce livre. La véritable classe moyenne est dans les langes; toutefois elle grandira vite, et son règne n'est pas loin. Mais nous vivons encore sous la tutelle de la bourgeoisie de 89, qui certes a bien mérité de la civilisation en détrônant la féodalité, mais qui est au bout de sa glorieuse carrière et qui n'en peut plus. Louis-Philippe est le véritable représentant de la bourgeoisie; il en a les besoins et les sympathies; il a admirablement bien compris que les restes de cette vieille bourgeoisie, qui combattait à ses côtés à Jemmapes, formeraient encore le parti le plus puissant et le seul qui fût en état de faire la police de la société matérielle; il s'est appuyé sur elle, et il en a fait une garde conservatrice de l'ordre et du repos public. Escorté de cette sage milice, il a préservé la France du règne furibond des écoliers de la Montagne et du retour de la royauté féodale. En ceci, il a été profondément habile, sagace, conséquent avec sa vie entière et les principes de la bourgeoisie. Il a voulu sincèrement ce qu'il croyait être le bien de la nation; il l'a accompli avec un courage, une suite et une modération que n'oubliera pas l'histoire. Mais nous croyons qu'il ne lui est pas donné d'aller plus loin. La bourgeoisie est un corps épuisé; elle fera encore pendant quelques années le service d'invalide; elle montera la garde; elle balaiera les rues; mais la prépondérance politique lui échappe; il n'y a plus en elle aucun germe de vitalité sociale. Elle a fait son temps et son œuvre; elle a tué la féodalité: il ne lui reste plus qu'à mourir et qu'à engraisser de sa cendre le sol duquel germera la future classe moyenne.
C'est à l'héritier présomptif de la couronne de juillet, c'est au duc d'Orléans qu'est réservé le périlleux honneur d'ouvrir le règne de la classe moyenne. Élevé au milieu de nous, comme nous nourri à la source de la science populaire, jeune, instruit, généreux, sans antécédents politiques qui l'enchaînent, pur comme les trois grandes journées, c'est véritablement un homme de l'avenir! C'est à lui qu'appartiendra la gloire d'élargir le cercle de la révolution de 1830, d'en tirer les conséquences qu'elle contient et sans lesquelles elle ne peut que végéter, de relever l'honneur de la France vis-à-vis de l'Europe, de lui faire parler un langage digne de sa grandeur, et d'effacer l'ignoble souillure que lui a faite la couardise de la bourgeoisie.
En terminant cet ouvrage, nous éprouvons le besoin de dire encore un mot sur une petite réaction qui, dans un coin de la capitale, semble s'élever contre le dix-huitième siècle. Rien n'est plus digne de pitié que ce qu'on appelle à Paris une réaction! Il y en a cent au moins dans le court espace d'un quart de siècle; et si la province était aussi niaise qu'on se l'imagine, et suivait servilement toutes les impulsions qu'on veut lui donner, la France serait le dernier pays de l'Europe. Revenez à Paris après cinq ou six ans d'absence, vous êtes douloureusement surpris de ne plus trouver debout les dieux et les hommes qu'on y adorait avant votre départ. Non-seulement ils y sont oubliés, mais leurs statues sont renversées, mais on les nie, on conteste le droit qu'ils avaient à l'admiration générale. Dans les arts, ces flux et reflux sont innombrables. Aujourd'hui, on pleure Nourrit, on l'encense, on le charge de couronnes, on s'apitoie sur sa perte irréparable. Demain, on s'agenouille aux pieds de Duprez, on le proclame le plus grand chanteur qui ait existé, et Nourrit n'est plus qu'un talent factice et de second ordre. Il ne faut pas s'imaginer, comme on se plaît à le dire, que ces réactions si fréquentes et si irréfléchies soient l'effet inévitable d'une grande consommation d'idées, d'une vie prodigieusement active, le signe d'un véritable progrès; non; car le plus souvent on est obligé de revenir sur ces enthousiasmes trop hâtifs. C'est plutôt la marque d'une déplorable instabilité; c'est surtout le produit honteux d'une critique vénale, sans portée, qui transgresse les devoirs de sa mission. En politique, et dans la haute sphère des idées sociales, ces oscillations sont tout aussi fréquentes, tout aussi imprévues, tout aussi irrationnelles. N'est-ce pas misérable, par exemple, de voir une poignée d'écrivailleurs déconsidérés, qui ne croient ni à la Bible, ni au Koran, clabauder d'une voix de Tartufe contre le dix-huitième siècle, l'un des plus grands et des plus glorieux de l'histoire de l'esprit humain? A-t-il jamais existé une époque comparable à celle de 1740 à 1791? Que serions-nous sans ce siècle immortel qui nous a tout aplani, et nous a légué jusqu'aux armes avec lesquelles nous lui livrons ce combat parricide? Nous vivons encore de ses largesses; nous sommes obligés de couvrir notre nudité du manteau de sa philosophie, et nous blasphémons contre sa mémoire, et nous outrageons sa tombe! Sans doute, le dix-huitième siècle n'est pas le dernier mot de la raison; il a eu ses faiblesses et ses erreurs, et il serait absurde de nous contraindre à rester immobiles dans le cercle qu'il a tracé. Étudions-le, expliquons-le, faisons mieux que lui si cela nous est possible; mais soyons reconnaissants de ce qu'il a fait pour nous; admirons ses œuvres et ses grands hommes qui ont brisé les chaînes de l'humanité; ne remuons pas d'une main sacrilège leurs cendres vénérées, et rappelons-nous que le respect du passé est le gage des progrès de l'avenir.
FIN.
TABLE.
| page | ||
| [I.] | Introduction | 1 |
| [II.] | De la France | 27 |
| [III.] | Du parti royaliste | 51 |
| [IV.] | De La bourgeoisie | 79 |
| [V.] | Du parti républicain | 105 |
| [VI.] | Du clergé catholique | 123 |
| [VII.] | De La littérature | 137 |
| [VIII.] | Conclusion | 177 |
Fin de la table.
- Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
- Autres corrections:
- p. 2: parceque → parce que (parce que l'une ne saurait se subordonner….)
- p. 32: ausssi → aussi (… serait aussi liberal….)
- p. 112: Sain-Just → Saint-Just ((Aussi Saint-Just disait-il logiquement:…)
- p. 119: dysnatiques → dynastiques (ses intérêts purement dynastiques.)
- p. 121: supême → suprême (… le dépôt de la magistrature suprême ….)
- p. 166: effénée → effrénée (… court, effrénée, écumante….)
- p. 169: Bethoven → Beethoven (… aussi bien dans une symphonie de Beethoven….)
- p. 189: Barthélemi → Barthélemy (…de la Saint-Barthélemy….)