Ici il faut prévoir une question qu'on ne manquera pas de nous faire. Comment Dieu manifeste-t-il son approbation? Comment transmet-il son pouvoir à la volonté particulière? Admettriez-vous la révélation? Nous répondrons à ces objections en exposant nos idées sur la royauté.
En remontant aussi loin que possible le cours des affections de l'homme, on trouve au fond de son intime nature un sentiment primitif si vivace, qu'il survit à toutes les catastrophes de l'âme, et qu'aucune forme politique ne saurait l'anéantir: c'est le sentiment paternel. Le sentiment paternel est un délicieux amour de soi-même, reversé sur l'image qui doit nous transmettre à l'avenir, et qui circule dans nos veines avec la vie. Rien ne lui est antérieur, si ce n'est la cause suprême à qui nous devons tout. En effet, la famille est une monade sociale, placée sur la terre comme un point dans l'espace, une note fondamentale de l'harmonie du monde. Monarchie, république, tyrannie, tout passe et repasse au-dessus de cette unité indestructible, qui survit aux orages de l'humanité comme le dernier mot d'une mystérieuse Providence. C'est là, c'est au sein de la famille que naquit et se développa la magistrature paternelle, premier germe de l'autorité morale. Je dis premier germe de l'autorité morale, car ce n'est ni à la force, ni à la richesse, ni à l'assentiment de ses égaux que le père doit son pouvoir dans la famille; il le doit à un sentiment qu'il n'a pas créé, à une cause qui lui est supérieure. Mais quel est donc l'être fort qui donna à l'homme cette douce affection pour sa progéniture, origine première de toute autorité? La nature, dit le philosophe; Dieu, lui répond le chrétien: qu'importe! vous convenez au moins que l'homme a puisé l'autorité morale hors de sa volonté, je n'en demande pas davantage.
La magistrature paternelle était nécessaire. Il fallait aux enfants jeunes, faibles et inexpérimentés, une autorité forte et bienveillante, qui les guidât à travers les phénomènes du monde, et les initiât avec prudence aux mystères de la vie. Tant que le père usa de son pouvoir dans l'intérêt de ses enfants et pour le bonheur de la communauté, il était juste, puisqu'il était indispensable; aussi sa volonté était-elle religieusement exécutée, car elle avait la sainteté d'un principe. Mais lorsqu'oubliant sa mission tutélaire, le père voulut étouffer sous sa tyrannique personnalité l'indépendance; de ses enfants, le fils aîné, émancipé par l'âge et la raison, se posa en face de son père et lui dit: «Ton autorité absolue expire devant ma liberté; et je suis libre puisque je me suffis à moi-même. Je t'ai obéi comme père, comme magistrat chargé de soutenir ma faiblesse; mais homme et ton égal, je te résiste.» Et assis autour de l'âtre paternel, le fils prit part au conseil de la famille. Voilà l'origine de l'aristocratie, qui fut le premier accent de la liberté.
La royauté antique, dans sa vénérable majesté, a tous les caractères de la magistrature paternelle; elle en est incontestablement le développement régulier et naturel. Vous la voyez avec son sceptre pastoral, le front ceint d'une couronne mystique, couverte d'un manteau sacré, se retirer dans un tabernacle, comme une parole divine. Elle est simple et absolue, et jamais elle ne s'inquiète de l'assentiment des peuples, qu'elle dirige de sa puissante main. Elle les gouverne sans contrôle, car elle souffre et prévoit pour eux; elle est l'expression des mœurs naïves de cet âge reculé; c'est la science des vieux jours, c'est le temps et son expérience guidant les pas incertains des nations. D'ailleurs la royauté était la seule forme sociale que pût concevoir alors l'intelligence des peuples; elle était la réalisation extérieure d'un besoin de l'esprit, elle était l'expression de l'unité.
Or, l'unité est le but éternel auquel tend l'esprit humain. Il la veut en toutes choses et à toutes les époques de la vie; seulement chez l'homme simple elle n'est qu'une idée, chez le philosophe elle forme un système. Les progrès des peuples ainsi que ceux de l'individu peuvent se mesurer à la grandeur de l'unité qu'ils se sont faite. Dans la haute antiquité l'homme voyait les bornes du monde là où s'arrêtait l'horizon; et Dieu circonscrivait la personnalité humaine, comme la vigne enlace de ses flexibles rameaux l'orme de nos campagnes. Plus tard, en brisant l'égoïsme de son intelligence, il y laissa pénétrer des phénomènes ignorés; avec les connaissances de l'homme, s'agrandit aussi l'idée de la nature et de son auteur; et Dieu, adoré jusqu'alors sous la forme d'une nymphe ou d'un roseau, fut replacé par le progrès sur le trône de l'univers. D'abord il confond tout dans une vaste unité; puis il la fractionne en mille autres par l'abus de l'analyse; et enfin il reconstruit le tout par la puissance de sa raison. Ignorant, il est superstitieux; l'analyse le rend athée; par la science, il devient religieux comme Newton. C'est ainsi que sous les symboles d'or de la nature se cachent les mystères de la destinée humaine; mystères qui ne se dévoilent à l'humanité qu'à mesure qu'elle avance dans l'avenir.
Si l'art, si la religion, si toutes les créations spontanées ou réfléchies de l'esprit humain témoignent de ce besoin d'unité, ce témoignage éclate plus encore dans l'organisation politique. La société primitive, telle que nous la voyons s'épanouir en Orient, est une extension de la famille et rien de plus; et la royauté est fille de l'autorité paternelle. Les subtiles combinaisons sont indignes du sens commun de l'histoire.
Les révolutions sociales qui, au sein de la famille, avaient arrêté l'empiétement égoïste de l'autorité paternelle, se renouvelèrent plus tard autour de la royauté, quand celle-ci oublia sa mission providentielle. Héritière du pouvoir du père de famille, la royauté était le résultat de l'accroissement de l'humanité, et de la transformation de la famille en la tribu. Tant qu'elle resta dans les limites de son autorité légitime, et qu'elle présida avec amour à l'émancipation des peuples, sa volonté ne rencontra jamais un obstacle; mais lorsqu'elle voulut résister au progrès, et refuser la liberté à ceux qui la réclamaient et qui la méritaient, ceux-ci lui tinrent le même langage que le fils avait tenu à son père, et s'opposèrent à l'extension de son autorité. La royauté fit alors ce qu'avait fait le père de famille, ce que font tous les pouvoirs quand ils voient expirer le jour de la domination: elle employa la force. A la force on opposa la force; et, vaincue dans ce conflit de volontés individuelles, la royauté fut obligée d'admettre au partage de la souveraineté ceux-là mêmes qu'elle venait de combattre. Cette seconde aristocratie fut un nouveau progrès de la liberté.
C'est un fait incontestable: l'aristocratie a été la mère de la liberté sociale. Les droits que l'aristocratie exigea de la puissance royale furent ceux que plus tard les peuples réclamèrent de l'aristocratie elle-même; partout où l'aristocratie n'a pu éclore et restreindre la volonté égoïste de la royauté, là règne un profond despotisme. Voyez l'Orient.