Mais cette nouvelle aristocratie, qui partage actuellement avec la royauté les droits de la souveraineté politique, comment se conduira-t-elle à son tour avec ceux qui plus tard viendront aussi frapper à la porte de l'état, et demander leur émancipation? Sera-t-elle assez juste pour leur tendre une main fraternelle, et pour les introduire sans résistance dans la légalité? Non; elle voudra également se perpétuer au pouvoir, et elle ne renoncera à la jouissance de ses priviléges qu'après avoir été vaincue par la majorité. C'est par une suite de semblables révolutions, c'est en élargissant successivement le cercle du progrès, c'est en passant de la royauté pure à une petite aristocratie, de celle-ci à une plus grande, que l'humanité chemine dans l'histoire, jusqu'à ce que la résistance de ceux qui dominent devenant trop forte, il arrive une de ces grandes catastrophes sociales, qui bouleversent et renouvellent tout.

Le dix-huitième siècle a été un grand tribun, dont la magnifique parole retentira loin dans l'avenir; mais il fut trop passionné pour avoir été impartial. Saisi d'une haine profonde contre une société avilie qu'il voulait reconstituer, il étudia l'histoire avec un cœur courroucé et un esprit aveuglé par de mesquines préoccupations. Pour lui, tout ce qui s'était accompli depuis la chute du paganisme n'avait été que le pillage du monde civilisé par la barbarie; il ne voyait dans la féodalité que le règne de la force et la négation de la moralité humaine; aussi traversa-t-il le moyen-âge l'âme remplie d'un sentiment de terreur et de dégoût, et il courut bien vite se jeter dans les bras de la radieuse antiquité. Épris d'un amour ardent pour ses turbulentes démocraties, il se plaisait à la lecture de leurs annales comme à celles d'un poëme héroïque. Plutarque et ses grands hommes fut le livre chéri du dix-huitième siècle. Il parcourut ces pages vénérables de la belle humanité avec un plaisir indicible; puis, il tira imprudemment ces larges physionomies du cadre social qui les contenait et les expliquait, et il se les offrit comme des symboles dignes de son adoration. La Grèce et ses vives populations, Rome, ses conquêtes et ses sanglants orages, lui parurent contenir l'expression la plus élevée de la liberté humaine. Il ne s'aperçut pas, tant il était fasciné par les beautés de l'art antique, que, dans cette Athènes, si glorieuse et si belle, la volonté sociale émanait exclusivement de l'aristocratie de la cité! il ne vit pas, dis-je, que, sous cette population souveraine et absolue, qui jugeait en dernier ressort toutes les grandes questions de la patrie, gémissait un monde d'infortunés esclaves, livrés comme de vils animaux aux caprices du citoyen! Oui, il ignorait que ce superbe Athénien, qui allait sur la place publique applaudir Démosthènes, avait, dans sa maison, dans ses terres, comme un seigneur féodal, cent malheureux occupés à labourer ses champs, et à préparer son dîner. Enfin le dix-huitième siècle méconnut cette profonde vérité: que la civilisation antique ne touchait que la superficie de la société; que l'homme y était toujours immolé au citoyen; qu'il n'y était libre qu'autant qu'il partageait la souveraineté, et que cette souveraineté était tout entière dans les mains d'une faible minorité.

De cette fausse appréciation de la marche de l'humanité, il résulte deux faits qui caractérisent le dix-huitième siècle, et qui ont eu sur la révolution de 89 une influence remarquable. Du moment où les philosophes furent convaincus que la liberté avait atteint, il y a deux mille ans, sa plus large portée; et que le progrès, épouvanté de la chute de la société antique, s'était arrêté sur les lèvres éloquentes de l'art grec et romain, ils durent être forcément persuadés que pour raviver le corps social, il n'y avait que deux moyens possibles: déblayer le sol de l'Europe de tout ce qu'y avait apporté le tourbillon des peuples du Nord, ramener ensuite les nations modernes aux formes sévères de l'antique démocratie. L'influence d'un point de vue historique sur les affaires de la vie est si grande, qu'en laissant échapper le sens de l'esprit social de l'antiquité, le dix-huitième siècle fut contraint de méconnaître la grande loi progressive du genre humain. La question ainsi posée, il dut tout entreprendre pour dépouiller nos vieilles nations chrétiennes de leur enveloppe séculaire, et croire qu'une fois mise à nu, il serait facile de les couvrir d'un pallion grec ou d'une toge romaine. Il ne pouvait douter un seul instant de la maturité des masses à recevoir la souveraineté politique, puisqu'il était malheureusement convaincu qu'Athènes, Sparte et Rome avaient été, il y a deux mille ans, de pures démocraties. Voilà la grande erreur de la philosophie du dernier siècle, erreur dont nous verrons les résultats dans la suite.

La révolution de 89, fidèle en tout point aux doctrines philosophiques du dix-huitième siècle, déplaça la source de la souveraineté, et la fit surgir de la volonté des masses. Les hommes sont égaux devant la loi de Dieu, avait dit le Christ; les hommes doivent être égaux devant la loi des hommes, lui répond Mirabeau dix-huit cents ans après; et au bruit de cette ineffable parole, l'aristocratie française s'enfuit pour jamais dans les entrailles de la nation. C'est ainsi qu'à travers les siècles, qui passent comme des ombres légères, se complètent les pensées civilisatrices. Chaque peuple paraît à son tour sur la scène du monde, où, par la bouche de ses sages et de ses artistes, il formule le progrès.

D'abord, l'assemblée constituante porte sa main vigoureuse sur toutes les parties de la vieille société, et débarrasse le sol de cette foule de droits féodaux que réprouvait la raison. Puis avec une admirable intelligence, elle se saisit de toutes les branches de l'administration publique, et jette sur la France un réseau de lois qui portent en tout lieu la vie et l'unité. Cette restauration des lois organiques; cette simplification des rouages administratifs; cet esprit d'unité, répandu sur toute la surface du pays; cette réhabilitation de l'homme et de ses droits civils; cette justice distributive, égale pour tous et pour chacun: voilà l'œuvre immortelle de la Constituante, œuvre depuis long-temps préparée par les progrès de l'esprit humain.

Nous l'avons déjà dit; deux seuls principes peuvent légitimement gouverner le monde: le principe primordial de la tutelle gravée dans le cœur de l'homme, qui du père de famille passa à la royauté, de celle-ci à une aristocratie, et ainsi de suite, comme le filet d'eau qui, du sommet des hautes montagnes, tombe de cascade en cascade et va se perdre à l'océan; et celui de la souveraineté nationale. Ces deux principes sont exclusifs, et ils arrivent à des époques différentes.

Quel que soit celui de ces deux principes qui constitue la société, elle se compose toujours de deux parties: la partie morale où réside le gouvernement et la conscience du corps politique, et la partie inférieure et végétative où se débattent les individualités. On peut améliorer la seconde, simplifier ses relations avec l'état, la mettre en harmonie avec les nouveaux besoins sans toucher à la partie morale, sans déplacer la souveraineté: ces mouvements arrivent très fréquemment dans la société matérielle, et portent dans l'histoire le nom de révolution politique. L'assemblée constituante venait d'accomplir la plus grande révolution politique des temps modernes, et de réorganiser en toutes ses parties la société matérielle. Il s'agissait de savoir maintenant si la raison des masses était arrivée à ce point de maturité indispensable, pour présider à ses propres destinées; s'il était temps de remettre au peuple sa robe virile? Cela n'était pas douteux pour l'assemblée constituante, et d'une voix qui troubla le monde, elle proclama la souveraineté des peuples. Il restait à réaliser ce principe, à l'affermir dans la société. En face d'une monarchie aussi vieille que la nation, pleine de respect pour un roi simple et honnête homme, la main de l'assemblée hésita à l'achèvement de son œuvre; elle eut l'incroyable simplicité de confier à une royauté de dix siècles la garde de la souveraineté du peuple, rapprochant ainsi deux principes inconciliables, dont l'un ne doit la vie qu'à la mort de l'autre. Ici est la faute, ici se voit la fatale influence de la préoccupation historique du dix-huitième siècle. A trois cents ans d'intervalle, l'assemblée constituante commet la même erreur que le concile de Constance, qui, après avoir réformé l'église en son chef et dans ses membres, s'avise de réserver au pape le droit de convoquer le concile! défaisant d'une main ce qu'il avait fait de l'autre.

L'infortuné Louis XVI, trompé par la dignité mensongère que lui avait conservée la constitution de 91, cherche de toutes parts l'autorité qui est inséparable de la royauté, et il ne trouve que résistance et mépris. Abandonné de tous les siens, assis sur un trône solitaire comme une victime expiatoire, il entend gronder la voix formidable des factions qui lui imputent les crimes qui sont le résultat inévitable du pacte social qu'on lui a imposé, et il paie de sa tête l'erreur de l'assemblée constituante. A sa mort, la confusion s'empare des choses. Il se fait un horrible mélange de toutes les vérités sociales. Les peuples se précipitent dans un gouffre de fange et s'égorgent sur le cadavre de la royauté. L'esprit humain, privé tout-à-coup de sa foi antique, court comme un démon déchaîné à toutes les aberrations; il renverse tout ce qui s'oppose à ses fureurs, et, la torche du fanatisme à la main, il salit les pages de l'histoire de l'humanité des plus dégoûtantes bacchanales. Deux partis surgissent de ce chaos mémorable, qui, comme les génies du bien et du mal, se disputent l'empire du monde.

L'un, composé des plus nobles intelligences, fils des progrès du temps, nourri de l'histoire et de la philosophie des nations; fort par son éloquente parole qu'anime un profond amour de la patrie; mélange de grâce et d'élévation, de force et d'atticisme, il résume dans son bataillon sacré toute la civilisation française. Les Girondins, généreux vainqueurs d'une aristocratie séculaire, prêtent une oreille attentive aux cris des vaincus, et ne veulent pas qu'on les abandonne à la rage de la basse démocratie. Ils savent bien que le sang versé par les factions enfante des martyrs, et qu'on n'efface pas une vieille société d'un coup d'éponge. Âmes naïves et sincères, ils veulent que toutes les voix de la patrie se groupent autour de la souveraineté nationale, et que la révolution se rattache à la chaîne du passé. Point de hache, point de proscription, paix, miséricorde, égalité et justice pour toutes les classes, pour tous les individus! Mais, illustres et à jamais déplorables victimes de leur propre faiblesse, ils succombent faute d'énergie et de prévoyance sous les coups d'une faction sanguinaire qui, s'élançant du bas-fond de la société, vient plonger ses griffes de fer dans le sein de la France.

La Montagne, terrible expression de l'égoïsme démocratique, sanglante révélation de nos misères, mémorable enseignement qui doit nous apprendre que d'horreurs on peut commettre au nom des plus saintes vérités! ramas d'ignobles écoliers, misérables phraseurs nés de la poussière scolastique du dix-huitième siècle, ils n'auraient pas su administrer un village en respectant l'humanité. Sans connaissance du passé, sans intelligence des besoins de l'avenir, ils prennent pour symbole d'un siècle d'industrie, les sales guenilles des misérables; et ils voudraient étouffer trente millions d'hommes sous des formules lacédémoniennes. Écoutez-les, dans leur langage ordurier et bouffon; ils n'ont que des insultes pour leurs victimes, et que des abstractions de collége pour ceux qui leur demandent la paix et le bonheur! Oh! les sublimes législateurs! qui répondent à coup de guillotine à la moindre objection qu'on leur fait! Oui, la Montagne sera toujours l'exécration des nobles cœurs et des esprits élevés; elle est à l'immortel principe de la souveraineté nationale ce que la Saint-Barthélemy fut au christianisme, la profanation d'une vérité de l'esprit humain. Née des erreurs du dix-huitième siècle sur l'antiquité, la Montagne immola des milliers de victimes avec des phrases de rhéteur; elle égorgea la liberté, et la livra à la volonté d'un soldat heureux.