Chez tous les peuples du monde, il a toujours existé une classe d'individus qui, par leurs richesses, leur gloire ou celle de leurs ancêtres, se distinguaient de la masse nationale, et constituaient quelquefois un corps nombreux et puissant. Les sociétés ne se fondent et ne se consolident que par la bravoure et le génie de quelques hommes, dont le nom et les travaux passent à la postérité. Rien ne se fait de grand sans le peuple; mais il faut une main qui le guide et qui économise sa puissance. Or, pour que la société trouve des hommes qui se vouent à son salut, de ces hommes qui s'enfoncent dans la mêlée des combats et se brûlent le poing au brasier de Porcenna, il faut qu'elle les honore, qu'elle les salue, qu'elle les désigne du doigt et leur dise: «Votre gloire rejaillira sur vos proches; après vous, vos enfants seront illustres et honorés.» Il n'y aurait pas de société possible sans ce sentiment de conservation qui est au fond de notre cœur. L'homme, ce fragile et passager symbole d'une pensée éternelle, veut rester sur la terre le plus long-temps possible; il veut y laisser au moins la trace de ses pas. L'espoir de l'immortalité de l'âme, l'amour de la paternité ne sont qu'un développement de ce sentiment social. On ne creuse pas un fossé, on ne plante pas un arbre, que ce ne soit en vue du bonheur de sa postérité. Otez à l'homme ce sentiment, et vous paralysez ses forces, vous anéantissez ses facultés, vous n'en faites qu'un égoïste qui broute et digère, jusqu'à ce qu'il rende à la boue, ce que la boue lui a prêté. Qui dit société, dit conservation, dit héritage, dans tous les siècles et dans tous les pays.
Il est donc naturel que le général, que le magistrat intègre, que le grand capitaine désire laisser à sa postérité son nom, son illustration et les avantages qui en dérivent. Que dis-je? il le voudrait, qu'il ne pourrait pas leur ravir ce précieux héritage. L'esprit humain repousse un pareil infanticide. Les individus, comme les peuples, répondent des actions de leurs ancêtres. Le passé pèse sur chacun de nous, il nous élève ou nous écrase. Quoi que vous en disiez, vous ne pouvez regarder sans frémir le fils innocent d'un assassin; et malgré notre égalité, présentez à la France les enfants du maréchal Ney et ceux d'un goujat, et vous verrez devant qui s'inclinera la foule. Dans la vie tout s'enchaîne, tout se succède; chaque jour, chaque heure influe même sur notre courte existence individuelle. Que d'hommes succombent sous une page de leur propre histoire! Que de nobles caractères ne peuvent soulever le poids accablant de trois lignes de leur passé, et s'enfoncent sur la terre qui les porte. Que serait la société sans cette solidarité? un chaos épouvantable, une émeute d'individualités, sans affection, sans amour. Aussi les témoignages de l'histoire sont-ils nombreux et irrécusables. En Grèce, à Rome, au moyen-âge, partout il a existé une classe noble, placée haut dans l'estime du pays, composée des hommes les plus riches, les plus illustres et les plus capables. Là, venaient se grouper tous les souvenirs de la patrie, toutes les gloires; c'est de là que sortaient les grands capitaines, les grands hommes d'état. Les barbares eux-mêmes avaient des familles d'élite, d'où ils tiraient les chefs, qui les conduisirent à la conquête du monde. La science gouvernementale des temps modernes doit consister à bien réorganiser cette phalange, à la poser d'une main ferme au centre de la société; à prendre garde surtout que, comme un corps opaque, elle n'intercepte au peuple les rayons de l'état, et à l'état la force du peuple. Composez-la de nobles cœurs, de fortes têtes, rendez son approche facile au mérite quel qu'il soit, de tous les rangs, de toutes les fortunes. L'église catholique elle-même ne fut-elle pas obligée de diviniser ses chefs et d'en faire des saints? Organisez donc, organisez, où vous serez débordés par une oligarchie de brouillons et de financiers, qui prendront la place de la vertu et du talent. Ne vous laissez pas effrayer par les aboyeurs ignorants, par l'envieuse médiocrité, par la guenille littéraire qui hait tout ce qui n'est pas couvert de sa fange, tout ce qui n'a pas sa fureur et ses vices.
Avant la révolution de 89, la noblesse française était l'aristocratie la plus illustre de l'Europe. Le nom de chacun de ses membres rappelait une gloire de la patrie, et son histoire était celle de la nation. Après avoir été brisée par Richelieu, elle se serra autour de la royauté comme les lévites autour du tabernacle, et se laissa ensevelir sous les ruines du temple. On l'a beaucoup calomniée depuis quarante ans; et cela n'a rien qui nous étonne, c'est le sort de tous les vaincus. Mais nous croyons que le temps de sa réhabilitation est enfin arrivé. La noblesse française se distingua toujours par sa rare élégance, ses bonnes manières et son urbanité. Et c'est pour cela, dit Charles-Quint, qu'on aime partout le chevalier français. C'est la seule aristocratie qui ait su user de la puissance, sans joindre l'insulte au privilége, et qui ait eu pour principe constant d'être plus polie, plus aimable, plus empressée envers les inférieurs, qu'envers les princes et les rois. La porte de ses palais était toujours ouverte au mérite qui honorait l'esprit humain; ses salons étaient de véritables républiques, où, sous une noble discipline, régnait la plus parfaite liberté. C'est dans ces salons dorés, au milieu d'une société éclatante d'esprit et de beauté, que le philosophe venait prêcher ses doctrines sociales, et préparer la révolution qui devait engloutir la monarchie et ses défenseurs. La littérature française doit à la noblesse sa pureté; la cour de Louis XIV fut une source intarissable où les grands écrivains allaient puiser la science de la vie et cette analyse du cœur humain qu'on n'a pas surpassée.
De nos jours, le parti royaliste est formé des débris de la noblesse française, de tous ceux qui vivaient des abus et de la munificence de l'ancienne monarchie, et de ce groupe d'ames pieuses et sincères qui croient à la légitimité d'une race royale au gouvernement d'un pays, comme à la révélation de Dieu. Deux éléments forment la base de la moralité de ce parti politique: l'élément aristocratique, et l'élément religieux. La noblesse française a parfaitement compris qu'une des principales causes de la chute de la royauté, ce fut la guerre que les philosophes du dix-huitième siècle firent au catholicisme. Voltaire, ce grand capitaine, avait bien aperçu le côté faible de la société féodale, et il sentit qu'on ne pouvait entrer dans le donjon qu'en enfonçant les portes de l'église. Aussi s'arma-t-il de toutes pièces pour ce siége mémorable; poésies épiques, tragédies, contes, vers et prose, tout lui fut bon; et il n'y a que des imbécilles qui puissent reprocher à cette grande intelligence ses railleries, ses citations tronquées, ses traits acérés, et tous les stratagèmes d'un habile général. Le but de la guerre, c'est de vaincre; et il n'y a que les enfants qui, avant de se battre, se disent: Tu ne me frapperas ni à la tête ni au ventre!
L'idée fondamentale du parti légitimiste, l'idée qui engendre la cité, c'est la famille. La famille antique avait un gouvernement despotique, le chef en était le tyran, ses femmes et ses enfants étaient des esclaves. Le christianisme commença la révolution du monde en reconstruisant la famille; il en simplifia les lois, en purifia le sanctuaire en y jetant le parfum de sa sainte morale; il restreignit l'autorité du chef, donna la liberté à la femme et aux enfants, les groupa autour de leur père, et lui en fit une couronne, symbole de son autorité constitutionnelle. Le légitimiste voit dans la famille chrétienne le type sacré et immuable de toute organisation sociale; dans la royauté, l'image de l'autorité paternelle; dans les enfants, celle des peuples.
Le droit au gouvernement d'un pays qu'une dynastie tire des entrailles du passé, n'est pas une vaine fiction inventée par des rhéteurs. Le temps, cette source primitive de tout droit, sanctifie tout ce qu'il touche et pénètre. La volonté individuelle qui ne peut rien par elle-même, peut tout, dès-lors que le temps l'a marquée au front du signe de son baptême. Elle se dépouille par là de sa personnalité, elle s'épure, grandit, s'élève à la dignité de principe, et comme tel, elle reçoit l'hommage de l'humanité. Il manque un siècle à ma dynastie, disait Napoléon. C'est ainsi que pensent tous les usurpateurs. Dans les fables de l'antiquité, nous voyons le législateur faire légitimer ses réformes par un oracle, et retremper sa volonté individuelle dans celle des dieux. La poésie doit une partie de sa force à ce qu'elle est le fruit de l'inspiration, et que l'inspiration est un acte involontaire. Dans la nature, dans les arts, tout ce qui est grand et beau, a un caractère idéal, c'est-à-dire d'impersonnalité. Le sentiment qui nous fait résister à la domination de la volonté individuelle est si fortement enraciné en nous, que dans le langage des convenances, l'individualité est obligée de se cacher sous le signe de la pluralité, nous; et dans la conversation, on est souvent obligé d'attribuer à un autre un fait, un mot qui, dit en notre propre nom, perdrait tout son effet. La naïveté elle-même doit son charme inexprimable à son indépendance de la volonté. Comme la religion, comme l'amour, comme la naissance des fleuves et le développement des grands hommes, la loi sociale aime le mystère et se refuse à l'analyse.
Un seul Dieu régit le monde; un seul homme gouverne la famille; un seul roi doit commander à la nation: voilà la pensée catholique dans sa nerveuse simplicité, telle que la conçoit le parti légitimiste. Ce parti est très conséquent et très logique; il va au fond de son idée, tout en lui respire l'unité, l'ordre, le privilége, la distinction, la limite. Dans ses doctrines, le particulier domine le général, l'individu la famille, la famille la caste, la caste la nation, et la nation domine l'humanité. Il méprise les théories, il ne connaît que des affections, mais vives et profondes. C'est l'homme individuel qu'il étudie, c'est à lui qu'il s'attache, à sa gloire, à ses malheurs; il le suit pas à pas, il écoute ses soupirs, il note ses palpitations, il le tourne et le retourne; il trace son image avec tous ses tics caractéristiques, avec le signe maternel. Vous pouvez compter sur sa gratitude; servez-le bien, et il vous comblera de ses bontés; il vous attirera dans sa vie intime; vous y serez choyé, caressé; vous aurez la meilleure place de son foyer et de sa table. Restez fidèle à ses principes et malgré les révolutions, il sera constant dans son amitié pour vous.
Chose remarquable! ce qui distingue le parti légitimiste du parti républicain, tel qu'il existe depuis 89, c'est une idée plus sociale, c'est un sentiment plus vrai de l'humanité, c'est une plus juste appréciation des besoins de l'homme, c'est une charité plus expansive et plus indulgente! On ne croirait pas que le républicanisme, qui veut la réhabilitation de l'individualité, considère la société comme une sèche abstraction, sur laquelle il cloue les citoyens comme sur un lit de Procuste! Il tranche, il coupe, il rogne tout ce qui en dépasse sans se soucier des cris que jettent les victimes. Ce n'est pas la cité qui est faite pour l'homme, c'est l'homme qu'il pétrit pour la cité. Dans la vie intérieure, le républicain se roidit, il crispe sa face, il comprime la manifestation des affections douces; il craint les supériorités, il les jalouse, il les heurte et il les presse dans sa république, où elles étouffent faute d'air et de liberté. Aussi, voyez l'étonnant phénomène! tous les hommes remarquables de la révolution s'échappèrent de la république et vinrent se réfugier dans la monarchie! Ceux-là mêmes qui devaient leur grandeur aux luttes des factions s'inclinèrent aux pieds de la royauté. Pourquoi cela? c'est que le royaliste aime l'individualité, c'est qu'il la caresse et qu'il se range pour la laisser passer, c'est qu'il la salue de ses acclamations.