III.

DU PARTI ROYALISTE.

Un siècle irrévérencieux, un siècle superbe ébranla de son rire insultant la foi antique des peuples. La France fut bouleversée, ses vieilles institutions livrées aux caprices de la foule, et une royauté aussi ancienne que la nation baigna de son sang innocent le billot des criminels, qui devint l'autel du monde régénéré. Tout disparut du sol de la patrie. Les passions s'échappèrent avec un épouvantable fracas du sein des peuples, comme les vents de la caverne d'Eole, et emportèrent dans leur sublime orage, mœurs, croyances et sécurité. Une nouvelle génération, délirante de liberté, rompit la chaîne des temps, renia le passé, plongea sa main audacieuse dans les entrailles de l'état, effaça toute distinction sociale, dispersa la famille, jeta aux vents les cendres de ses pères, et, comme le fossoyeur dans un temps d'épidémie, elle s'assit en riant sur la charrette qui traînait à la voirie ses innombrables victimes! puis la révolution s'élance sur l'Europe féodale, et pendant quarante ans l'asservit à ses lois. Enfin, les peuples, fatigués du despotisme d'un héros républicain, qui avait chaussé les brodequins d'or de Charlemagne, rompent les rangs, et laissent tomber ce colosse qui, parce que sa tête touchait au ciel, avait oublié qu'il était monté sur les épaules des nations.

La maison des Bourbons revint régner sur la France. Tout pour elle avait changé d'aspect, lois, mœurs, langage, jusqu'au palais de ses ancêtres. La vieille France n'était plus, on ignorait même qu'il existât une postérité de Louis XIV. La nation était divisée en deux camps formidables; l'un nombreux et vaincu, mais après cinquante ans de victoires; l'autre faible et souffrant, mais appuyé d'un million de bayonnettes étrangères; c'est entre ces deux partis qu'apparut Louis XVIII, la charte à la main, les sommant d'oublier tout ce qui s'était passé, et de fondre dans un harmonieux ensemble la société nouvelle. Il était de l'intérêt des émigrés d'accepter cette transaction, et de reconnaître les changements faits si douloureusement par la révolution; de se mêler dans les rangs de la nation et de réchauffer leurs vieux os à son souffle puissant. Mais le royaliste inflexible recula devant cette fusion; étourdi par le bruit discordant de tant de voix inconnues, il s'enfuit épouvanté et court s'enfermer dans son vieux castel, où, sous l'âtre seigneurial, il se prosterne devant Dieu et son roi, les uniques symboles de sa croyance.

Cependant, l'esprit innovateur de 89 marchait en avant; il se faisait jour par toutes fissures de la monarchie légitime; il frappait de son fouet tout ce qui s'opposait à son passage: il fallait ou se faire le compagnon de son voyage, ou périr sous les roues de son char. Mais le royaliste, plongé dans la contemplation de ses vieilles idées, n'entendait pas la révolution qui grondait au dehors et qui faisait résonner son sabre impérial sur le pavé des cités. Inébranlable dans ses sentiments, il détournait les yeux d'un siècle inconcevable; il se serrait contre l'autel sacré de la famille, et il abandonnait Ilion en proie à ses vainqueurs. Mais son fils, ne pouvant résister aux illusions de son âge et de son époque, se tenait sur le seuil de la maison paternelle, d'où il contemplait le mouvement du siècle; et prêt à se mêler à la foule joyeuse qui passe, il s'arrête à la voix languissante de son père qui lui dit: O mon fils! où vas-tu!...

Lorsque dans le sein de l'humanité éclate une de ces révolutions que nécessite la marche des idées, la génération contemporaine, celle qui réalise le progrès, est rarement aussi pure que le principe dont elle est l'expression. Toujours la pensée générale est torturée dans le cœur de l'homme, toujours la liqueur se ressent de la corruption du vase. Ce n'est que bien long-temps après, lorsque la société a étanché le sang de ses blessures, que se fait sentir le bien de la réforme, et que les actions s'harmonisent avec les doctrines. La génération révolutionnaire de 89, animée d'abord d'un sentiment noble et juste, voulut débarrasser l'état d'abus intolérables, sans porter atteinte aux existences individuelles, sans toucher aux bases fondamentales de tout corps politique. Mais irritée par la résistance des vieux intérêts, enflammée par une prompte victoire, elle dépassa le but qu'elle s'était proposé. Entraînée par son élan, enorgueillie de sa nouvelle puissance, elle voulut tout refaire, tout changer. Dépouillée de tout principe, sans rien de fixe dans la conscience pour résister au torrent, la génération de 89 fut l'écolière imbécille de tous les sophistes, l'esclave de tous les fourbes qui voulurent la commander. Elle se laissa égorger par la Montagne, avilir par le directoire, caserner par Napoléon. Elle avait proclamé la liberté, juré de maintenir dix ou douze constitutions, détruit la noblesse, tué la royauté, proscrit les prêtres catholiques; on déchira ses constitutions, on l'empêcha d'écrire et de penser, on lui imposa un nouveau roi, une nouvelle noblesse, de nouveaux prêtres; on la fit aller à la messe. Flétrie par tous les gouvernements, elle tomba de chute en chute dans la plus vile abjection; on en fit de la chair à guillotine, de la chair à canon; elle se vautra dans les antichambres de tous les gueux enrichis, de tous les fripons échappés au gibet; et de nos jours encore ses restes impurs salissent le palais de la royauté nouvelle!

Dans ce mémorable naufrage de la société française, dans cette immense déroute où chaque soldat, ayant perdu son drapeau, errait au hasard et expirait isolé, il est beau de voir le royaliste ferme dans ses sentiments politiques, inébranlable dans ses croyances religieuses, ne se laisser abattre ni par l'exil, ni par la spoliation, ni par la misère; croire à la royauté malgré les succès de la république, croire au catholicisme malgré les philosophes et les jacobins, croire à la légitimité malgré sa chute de tous les trônes de l'Europe; ne se laisser décourager ni par les victoires de la Convention, ni par les conquêtes de l'empire; regarder sans fléchir les antiques dynasties se prosterner aux pieds d'un plébéien, et se disputer l'honneur de lui baiser ses bottes impériales; résister aux appas du génie et de la gloire; et, malgré tant de revers, s'attacher pour jamais au culte du malheur, au culte d'une famille infortunée! Cela est beau, cela est admirable, et le sera éternellement! Eh! qui le nie? Le parti royaliste n'a jamais compris son époque; il s'est heurté en insensé contre d'insurmontables obstacles; avec plus de clairvoyance et moins d'entêtement, il aurait tout concilié: ses croyances et ses intérêts, le bonheur du pays et la consolidation de la légitimité. Cela est incontestable, en le considérant comme parti politique; mais comme homme, que la pose du royaliste est noble, que son regard est doux et ferme, au milieu de ce débordement, dans cette orgie des passions populaires, dans ce pêle-mêle, dans cet avortement de tant de systèmes, de tant de religions, de tant de réformes! L'esprit du philosophe s'arrête avec bonheur sur cette physionomie du royaliste, si calme, si souffrante, si dévouée, si pleine de foi et d'amour, qui refuse un mensonge quand un mensonge peut la sauver; qui résiste à l'éclat des faux dieux, aux paroles captieuses des faux prophètes, aux séductions de la victoire et de la prospérité; et qui souffre et meurt pour Jésus et pour ses rois!

Comparez le royaliste à ces hommes de l'empire, à ces soldats républicains qui immolèrent la république; et qui, après s'être gorgés des dépouilles du monde, trahirent le héros qui les tira de la boue, et qui couvrit leur nudité d'un manteau ducal! il y en eut jusqu'à trois qui s'immortalisèrent à le suivre sur son île solitaire; tout le reste se coucha à plat-ventre devant la légitimité. L'un s'en fit le suisse, un autre le bedeau, un autre le gendarme; tous renièrent la révolution et ses principes. Puis ils abandonnèrent la restauration; et aujourd'hui ils font de l'aristocratie en mauvais français, au bruit des éclats de rire et des sifflets de l'Europe! Comparez et jugez!