On sait combien les Gaulois aimaient à se vêtir d'étoffes rayées, aux couleurs vives et tranchantes, à se parer déchaînés, d'anneaux et de colliers d'or; ce goût s'est perpétué dans la nation. Dès le treizième siècle, il avait frappé l'empereur Frédéric II; il servit de thême aux prédicateurs de tout le moyen-âge; il fut raillé par les satiriques et mis en scène par Molière; cependant il vit encore et vivra toujours. C'est qu'il est un des éléments fondamentaux de la personnalité française. Le goût exquis de ce peuple pour l'élégance du costume, sa rare délicatesse dans le choix et la distribution des ornements, sont connus de l'Europe, et aujourd'hui les modes parisiennes sont celles du monde. Le Français est vain; il veut briller, plaire, jouer un rôle; de là son aimable frivolité et l'attention presque féminine qu'il met à orner sa personne de cent colifichets. Ce n'est pas la valeur intrinsèque des objets qui le séduit, c'est leur valeur relative; ce n'est pas par la richesse des habits qu'il se distingue, mais par leur élégance; tout est forme en lui, tout est valeur de convention. De là dérive également son penchant très remarquable, pour la société des femmes.
La femme émancipée par le christianisme n'a jamais été véritablement libre qu'en France. Il est vrai qu'en France on l'a déshéritée de tout droit politique, mais en revanche on lui a donné la royauté de la famille. La femme est l'élément fondamental et primitif de la société. Partout où elle est esclave règne le despotisme; partout où les lois ou les mœurs l'élèvent au rang de l'homme, là existe une certaine liberté. La femme est toute actuelle, ses peines et ses plaisirs sont instantanés; le passé lui échappe comme une ombre légère, et elle ne comprend l'avenir que du jour où Dieu la rend mère. C'est par le cœur qu'elle juge le monde, et ses regards s'arrêtent presque toujours à la surface des choses. Aussi aime-t-elle l'éclat et le mouvement extérieur; aussi veut-elle que pour lui plaire, l'homme se transforme en valeur sociale, qu'il monétise son intelligence, qu'il descende de son moi égoïste, et qu'il traduise sa capacité en faits utiles et palpables. Elle ne comprend rien à l'abstraction et ne s'intéresse qu'à la réalité; elle aime la puissance, mais la puissance qui se manifeste; elle recherche la force, mais celle qui sait vaincre. Tout se coordonne autour de la femme, et le cercle tracé par le bas de sa robe, est le premier cercle de la légalité.
L'homme ou le peuple qui vit moralement avec la femme subit infailliblement son influence, qui est toute favorable au développement de ses facultés sociales. Il y a long-temps qu'on parle en Europe de la politesse française; et qu'est-ce que la politesse, si ce n'est la civilisation. Dans le code de la politesse française au dix-huitième siècle, il y a toute la révolution de 89; car la politesse n'est autre chose que la loi de l'égalité humaine réduite aux proportions de la vie ordinaire; aussi il n'y a rien dans la politesse qui ne soit dans la morale. Le peuple français, qui a tant de condescendance et de respect pour la femme, est également celui qui a le mieux compris la science de la vie; il possédait la liberté bien avant qu'on songeât aux constitutions politiques et à la pondération des pouvoirs. La société française est très remarquable dans ses lois intérieures et dans ses minutieuses prescriptions; c'est l'analyse parfaite de l'activité humaine. Là, tout est prévu, tout est classé; pas un acte de la volonté, pas une démarche qui ne soit jugée par un code sévère, connu et admis de tous. Un salon français est le type d'une société bien ordonnée; il y règne une grande unité dans les manières et dans le costume. Pas une chaise qui ne soit sur la ligne tracée par la maîtresse de la maison, pas un bout de cravate qui fasse saillie, pas une pose qui ne soit celle de tout le monde, pas une parole qui trouble l'harmonie générale. Toutefois, cette rigoureuse uniformité dans les actes extérieurs, est accompagnée de la plus parfaite égalité. Une fois le seuil de la porte franchi, vous êtes l'égal de tout le monde, du duc, du prince, traité avec les mêmes égards et la même distinction. Vous pouvez tout dire alors, exprimer toutes vos idées, parce que la puissance qui vous écoute et que vous cotoyez s'entoure de la politesse pour rapprocher les rangs et adoucir les distinctions; car c'est surtout l'unité qui caractérise la société française. Mœurs, langage, costume, habitations, etc., tout y est soumis; et vous ne pouvez vous en écarter sans être frappé par le ridicule, arme toute française, parce que le ridicule est fils de l'unité sociale. Aussi le Français est-il avant tout imitateur; il veut faire ce que fait tout le monde; rarement il ose s'écarter du groupe de la majorité. Il se polit, il s'efface, il est clair, il est aimable, parce qu'il veut qu'on le comprenne et qu'on l'aime. En littérature, en peinture, dans les arts, dans les mœurs, dans la politique, il ne voudra que ce qui est large, ce qui convient à tous les hommes, ce qui est social.
Cette pétulance, ce besoin d'agir, d'aller, d'occuper le monde de sa personne et de ses actes; cette absence de tout mystère dans les faits les plus intimes de la conscience; ce penchant irrésistible à parler haut, à tout dire, à tout avouer, et à livrer son âme aux regards de la foule; cet amour pour la parure, les femmes et les plaisirs qui caractérisent la nation française de tous les siècles, sont la manifestation éclatante d'une faculté de l'esprit humain, de la faculté de l'artiste, le réalisateur par excellence.
L'esprit de la France est d'une rare et énergique simplicité. N'entrant pas très avant dans les mystères de la connaissance absolue, craignant de s'égarer dans les profondeurs de l'être, il reste sur les bords du monde positif; toujours jeune, il aime les joies de la terre, le soleil et la nature. Ses conceptions manquent peut-être de force; il n'a pas le vol audacieux de la spontanéité, mais il est clair et industrieux. Il ne se tient pas comme l'esprit germanique dans des cimes inaccessibles, il n'apparaît pas sous de mystérieuses incarnations; il est facile et sympathique. A peine l'idée y est-elle éclose, qu'elle recherche les applaudissements de la foule. Il lui faut de blanches mains, de doux regards qui l'approuvent et l'encouragent. Éminemment naïve, elle a foi en sa puissance et en sa destinée; elle aime à se communiquer, à se faire comprendre, à s'entendre répéter par l'écho des masses. C'est surtout l'étonnante rapidité avec laquelle il passe de la conception à la réalisation, de la théorie à la pratique, qui caractérise l'esprit français.
Aucun peuple de nos jours n'a le bras aussi près de l'intellect. Entre l'abstraction et la forme, entre la pensée et l'art, c'est-à-dire entre le ciel et la terre, il n'y a pour lui qu'un court passage qu'il franchit en un bond! La science, dans son incessante curiosité, a-t-elle soulevé le voile d'une vérité nouvelle? La France demande aussitôt: A quoi bon cela? Si la réponse n'est pas claire, si le résultat qu'on peut en attendre n'est pas prochain, la France sourit et passe outre. Ce qu'elle conçoit aujourd'hui, elle le formule demain. On pourrait diviser l'Europe en trois parties: le Nord, y compris l'Angleterre, serait l'abstraction; le Midi, c'est-à-dire, l'Espagne, l'Italie et la Grèce, la poésie; et la France formerait le saint-esprit de cette trinité sociale, le bon sens pratique, organe conciliateur qui se tient sur la grande route de la civilisation, qui prête une oreille à Dieu et l'autre à l'humanité.
La pensée française est une perpétuelle affirmation, parce que c'est la pensée de la vie. Elle aime à causer et à partager sa foi. Ne lui confiez rien, elle le divulguerait aussitôt; il faut qu'elle dise et formule tout. Depuis la chute de l'empire romain, pas une vérité ne s'est assise dans la société sans sa participation, c'est elle qui a raffermi la papauté, qui a été son bras séculier et le soutien de sa redoutable hiérarchie. Elle a fait les croisades, créé la chevalerie, les ordres militaires; c'est en France que la féodalité poussa ses vigoureuses racines; c'est en France que l'architecture gothique déploya d'abord sa magnificence, et c'est à la France qu'appartient toute la poésie du moyen-âge. A toutes les grandes époques de l'histoire, la France s'est levée comme un seul homme pour propager le progrès! Au onzième siècle, elle fit de la propagande catholique; au dix-septième, elle prêcha la monarchie; au dix-huitième, elle démocratisa le monde. Toujours logique, toujours conséquente, aux accents de saint Bernard, elle entraîne l'Occident au tombeau du Christ; du cogito de Descartes, elle tire, l'état, c'est moi! de Louis XIV; et du contrat social de Rousseau, la révolution de 89.
L'idée n'a cours en Europe qu'après avoir été frappée au coin de la moralité française, et en avoir reçu sa valeur commerciale. Lorsque Luther s'insurgea contre la monarchie catholique, c'est la France qui fut le théâtre de cet immortel combat. La papauté savait bien que si la France acceptait la réforme, c'en était fait de son existence: aussi l'étreignit-elle de toutes ses forces. Philippe II et Élisabeth d'Angleterre, ces deux représentants du passé et de l'avenir, se disputèrent la France comme le gage certain de la conquête du monde; et si la papauté existe encore, c'est que la France est restée catholique. L'Angleterre, qui depuis tant de siècles bouillonne dans son île comme dans une immense chaudière, qui depuis deux cents ans est en possession de sa trinité constitutionnelle, l'Angleterre n'a rien fait pour l'humanité. Close dans son moi solitaire, elle absorbe tout ce qu'elle répand et s'engraisse de sa propre substance. Elle a fait dix révolutions, tué un roi, créé une république; eh bien! l'Europe n'en a pas même sourcillé, parce que l'Europe comprenait que l'Angleterre n'avait rien de sympathique, et que, renfermée dans son égoïsme national, elle ne possédait rien de ce qui fait palpiter le cœur des peuples, rien de social. Mais que la France s'avise de l'imiter, et vous verrez tous les rois de l'Europe la cerner comme une bête féroce. C'est que la pensée française a la puissance de généraliser; c'est que le plus petit grain qui tombe dans son sein grandit, devient chêne immense, et couvre le monde de son ombrage; c'est que la France est humaine, sociale et veut la propagande. Oui, la France veut la propagande! Tous les grands pouvoirs qui l'ont gouvernée ont fait de la propagande; sans la propagande, le Français est le dernier peuple de l'Europe. Sans physionomie, sans originalité, sans profondeur, il n'est fort que par son caractère représentatif. Croyez-vous que c'est pour avoir ergoté sur quelques articles de la Charte que les Manuel, les Foy, les Benjamin Constant sont admirés de l'Europe? C'est parce qu'ils défendaient la liberté de l'esprit humain.
Voyez la langue où s'empreint le caractère national! de Ville-Harduin à Châteaubriand elle ne s'est pas écartée d'un degré de sa forme primitive. Les mots ont roulé avec les siècles, et ont subi leurs modifications, mais l'esprit en est resté toujours le même; claire, transparente, la pensée coule sous la phrase comme le poisson sous une onde limpide; tout le monde l'y voit circuler; sans détours, sans mystère, comme la pensée française, elle croit en sa puissance, elle affirme toujours. Point de proposition possible sans conclusion, sans un fait, sans une réalisation: le verbe, tout à côté du nom, comme l'action de la conception, comme l'art de l'abstraction. Humaine, sociale, tout le monde la sait, tout le monde la parle; langue éminemment populaire, le substantif y précède l'adjectif, comme la substance précède la modification, comme le peuple préexiste à l'aristocratie; vive causeuse, c'est la langue des affaires et de la vie. Fille de presque tous les dialectes de l'Europe, elle a vu le jour en même temps que la société moderne: elle a grandi avec elle. Au douzième siècle, elle est naïve comme les croisades; au seizième, moqueuse et mordante comme la réforme; au dix-septième, forte et majestueuse comme la monarchie de Louis XIV; et au dix-huitième, audacieuse, agressive comme la révolution de 89. C'est surtout sa prose qui est admirable, rien ne lui est comparable; et la prose, c'est l'esprit, la force d'une langue, le signe infaillible auquel on reconnaît les progrès d'un peuple. Enfin, la langue française est une langue démocratique et de propagande, telle qu'il la fallait à un peuple social et généralisateur, qui de nos jours est à la tête du monde civilisé.