Au sein de la famille européenne, parmi ces nations qui naquirent des dépouilles de l'empire romain, et que la voix du christianisme arracha à la barbarie, il est un peuple fort et puissant, indomptable à la guerre, actif, laborieux dans la paix, gai, spirituel, à la physionomie douce, vive et légère, aux formes sveltes, élégantes, à l'abord facile et communicatif, au parler bref et sentencieux: c'est le peuple français.
La nature, qui semble ne livrer à l'humanité ses innombrables arcanes qu'à mesure que celle-ci se rend digne de les comprendre, tient encore caché à nos yeux avides le mystère de l'individualité des peuples. Grande est la préoccupation du sage, lorsqu'en jetant les yeux sur cette terre, il voit ces milliers de nations, filles d'un même dieu, toutes marquées au front du sceau de la même famille, et chacune distinguée par un trait particulier; toutes soumises aux mêmes peines, aux mêmes besoins, naissant dans la douleur, mourant dans la douleur, et chacune parcourant un sentier unique dans la vie, et chacune laissant un passé qui lui est propre! Ce n'est pas seulement un peuple qui diffère d'un peuple, c'est la caste qui se dessine dans un peuple, c'est la famille dans la caste, c'est l'individu dans la famille, c'est l'individu qui diffère de l'individu. Quelle est donc la cause suprême qui tira de l'unité primitive de la création, cette éclatante variété? Quel est celui qui du type éternel de la race humaine, fit surgir ces insaisissables physionomies qui frappent et vous étonnent? Comment sur cette face d'homme si simple a-t-on su écrire tant d'incroyables choses, cosi dolci accenti, cosi orribili favelle!
Les phénomènes du monde qui enveloppent et pénètrent l'homme de toutes parts, ont dû modifier sa flexible nature; mais leur influence a été plutôt physique que morale. Ce n'est pas dans la langue de Monton de Montesquieu que nous trouverons le principe qui constitue la nationalité; c'est par les idées qu'un homme diffère d'un homme, et c'est par les idées qu'une société se distingue d'une autre société. Lorsque deux intelligences s'abreuvent à la même source, que deux cœurs vibrent à l'unisson, que deux âmes versent dans la même coupe et leurs joies et leurs douleurs; alors il y a paix, il y a harmonie, il y a société. Un peuple est une réunion d'individus qui pendant des siècles ont vécu de la même idée, respiré sous le même ciel, pleuré sur la même terre, prié le même dieu. Otez à ces peuples la pensée commune qui les sustente et le temps pendant lequel ils s'en sont nourris, et il n'y a pas de raison pour qu'un Turc ne soit un Anglais, qu'un Français ne soit un Chinois. Les nations sont filles du temps et de la communauté de souvenirs. C'est par les souvenirs que vivent les peuples, et qu'ils nourrissent l'amour de leur indépendance. C'est contre les souvenirs que se brisent les conquérants et les despotes; c'est à rompre cette chaîne de la pensée nationale que tendent leurs efforts, et c'est à sa résistance que nous devons la gloire de l'humanité. On n'emporte pas la patrie sous la semelle de ses souliers, a dit Danton: ce mot est admirable de vérité. Non, on n'emporte pas la patrie! La patrie n'est ni dans la richesse, ni dans la puissance, ni dans les abstractions des philosophes. Elle est dans les lieux qui vous ont vu naître, dans la chaumière où vous avez été bercé, dans le ruisseau qui serpente au bas de la colline, dans le chant maternel. Elle est dans ces ineffables souvenirs des premiers jours de la vie qui se gravent en vous, s'attachent en vous, se font chair, se font os, grandissent et meurent avec vous, et vous suivent depuis l'échafaud jusque sur le trône du monde. L'esprit humain peut s'étendre, parcourir l'immensité de l'espace, aller s'asseoir à côté même de Dieu; l'individu ne pourra jamais quitter le coin de terre où il essaya ses premiers pas, où il versa ses premières larmes, car il y tient par le fil des souvenirs. Homme! par ta pensée, tu peux être le citoyen du monde; par tes souvenirs, tu n'es qu'un faible roseau qui ne saurait vivre loin des bords qui baignent tes racines. O Providence, que tu es belle!
La raison ne se laisse borner ni par une pierre, ni par un poteau; elle s'indigne de tout ce qui est mal, du knout dont on frappe le Russe, comme de l'oppression de l'esclave indien, sous la main républicaine de l'épicier de l'Amérique. Les souvenirs, au contraire, sont arrêtés par toute chose, par une haie, par un fossé; ils tiennent à une feuille, à un arbre; ils s'épandent autour de vous, se multiplient en mille rameaux, s'impriment sur tous les objets. C'est le fauteuil de votre aïeul, c'est la grande allée du château, c'est la mousse qui croît sur un vieux mur, c'est un baiser de mon amie d'enfance. L'humanité est une par la raison, elle est multiple par les souvenirs; la science est une, parce qu'elle est fille de la raison; mais la poésie est variée comme la nature, parce qu'elle naît dans le cœur de l'homme doux, berceau des souvenirs; la poésie est intraduisible, car elle est l'expression intime de l'individualité; mais une vérité mathématique est à Paris ce qu'elle est à Philadelphie.
En tout temps et en tout lieu, qu'est-ce que l'aristocratie? des souvenirs que se transmettent cinq ou six générations de familles; qu'est-ce qu'une famille? encore des souvenirs. Aussi la puissance destructive de la révolution fut-elle obligée de s'arrêter devant les souvenirs; elle a pu enlever à la noblesse sa prépondérance politique, mais il lui a été impossible d'anéantir l'aristocratie: il aurait fallu effacer l'histoire de France. Jamais le Portugais ne voudrait faire partie de la monarchie espagnole; aucune réforme politique ou religieuse n'éteindra la haine que les Irlandais portent à leurs conquérants; et le gouvernement autrichien serait aussi libéral qu'il est cruel et oppresseur, que l'Italie n'en serait pas moins son plus implacable ennemi. C'est que les souvenirs sont une source intarissable dans laquelle les peuples retrempent leur individualité; c'est que les souvenirs sont à l'humanité, ce que l'attraction est au système du monde.
L'attention de l'homme est faible et circonscrite dans sa puissance; et toutes les sciences sociales ont proclamé que de la division du travail, dépendait la perfection dans les arts et la richesse des nations. Si la pensée humaine se divise en facultés ayant chacune sa sphère d'action, si dans la société chaque individu se voue à une industrie particulière, dans l'humanité chaque peuple a sa mission et sa spécialité dans l'œuvre du progrès. L'intelligence se divise en deux grandes parties: celle de la conception, et de la réalisation. Passer du monde de l'abstraction à celui de la réalisation, traverser ces Thermopyles de la raison, détacher l'idée du vague qui l'enveloppe, la dépouiller de tout caractère dogmatique, et la réaliser sans secousses et sans orages, c'est l'œuvre de l'artiste, c'est toute la civilisation. Certains hommes sont propres à la conception, certains autres à la réalisation; rarement la même tête réunit ces deux avantages: il en est de même parmi les peuples.
La Grèce, par exemple, fut dans la haute antiquité la nation réalisatrice par excellence. C'est dans son sein que naquirent les plus grandes vérités sociales; elle les couva avec amour et les livra à l'humanité, belles et puissantes. La Grèce ne créa presque rien; elle reçut de l'Asie le germe de toutes choses. Mais il fallait à ce germe, pour fructifier, l'intelligence des peuples helléniques. Ce ne sont pas les bataillons d'Alexandre qui ont conquis l'Asie, c'est l'esprit de la Grèce; c'est lui qui brisa la tiare du grand roi. Rome succéda à la Grèce, dans la propagande sociale. Celle-ci expirait sous le despotisme des rois macédoniens. Rome prit dans sa main toute la civilisation antique, et y grava son image. Les républiques de la Grèce étaient intelligentes, mais leur moralité était partielle et locale. Rome résuma dans sa puissante synthèse ces fractions de vérités, dont elle tira ce droit italique qui, mis au bout de son épée, devint la loi du monde. Enfin, un cri de l'humanité souffrante enfanta le christianisme qui, déchirant l'enveloppe patricienne du droit romain, appela toutes les nations à la table d'un seul et vrai Dieu.
Soit qu'on remonte à la race gauloise, soit qu'on s'arrête après l'assimilation des Francs dans le peuple conquis, ce qui toujours distingue la nation française, c'est une grande bravoure, une fastueuse intrépidité, l'amour de la guerre et le mépris de ses dangers. Vaine, bruyante, pour apaiser sa sensibilité nerveuse et occuper son excessive mobilité, il faut qu'elle piaffe, qu'elle agisse, qu'elle brandisse sa grande épée, qu'elle soulève sous ses pas des tourbillons de poussière, et qu'elle se jette tête baissée dans la mêlée des combats. Ne lui demandez ni trop de discipline ni trop d'obéissance; fière, raisonneuse, elle remplit les camps du bruit de ses paroles, frémit sous la main de ses capitaines et s'échappe des rangs. Ce ne sont pas les dépouilles de l'ennemi qu'elle cherche dans les combats; c'est la gloire! Ce ne sont pas des conquêtes qu'elle veut, mais des trophées! Pour elle, tout n'est pas de vaincre, mais de vaincre avec honneur, avec éclat; elle méprise les ruses de la guerre, la science de la conservation; elle aime le courage qui s'immole, la force qui brise et renverse. Aussi affectionne-t-elle les combats singuliers, les luttes individuelles, les courses vagabondes, les guerres aventureuses. Voyez ce fier Gaulois nu jusqu'à la ceinture, faisant parade de sa large poitrine, montrant ses bras nerveux, se balançant comme un palmier sur ses hanches saillantes, s'avancer, ainsi désarmé, contre une forêt de piques romaines? Rien n'est changé en lui, et trente siècles après il dira à la bataille de Fontenoy: C'est a vous de tirer les premiers, messieurs les Anglais!
Les guerres entreprises par la France ont un caractère de générosité naïve qu'on ne rencontre nulle part. Au moindre mot elle court aux armes, et ne s'inquiète ni du but de la guerre ni de l'avantage qu'elle en pourra tirer. Il lui suffit qu'il y ait des coups de lance à donner et des lauriers à cueillir. Il n'y a pas de rivage qu'elle n'ait franchi, pas un pouce de terre qu'elle n'ait foulé sous ses pas, et cependant, jamais elle n'a pu conserver une conquête hors du cercle de sa nationalité. Vingt fois elle fut maîtresse de l'Italie, et vingt fois elle en a été chassée par un ennemi moins brave et moins généreux: c'est qu'elle manque de suite dans ses plans; c'est que ses idées sont rapides comme la foudre, et que sa tête étant le passage des progrès de l'humanité, elle n'a pas la constance des peuples retardataires; c'est que trop préoccupée de l'idée générale, elle néglige le fait particulier. Mais aussi, c'est dans sa moralité que gît sa véritable puissance. Que lui importent les conquêtes matérielles, elle qui domine par la sympathie qu'elle inspire? Elle n'a qu'à dire un mot, et les nations s'agitent et se groupent autour d'elle comme une armée en bataille! La riante physionomie du Français, sa pénétrante parole, sa vivacité, sa lucide intelligence, son courage, son désintéressement, son amour pour le faste, les femmes et les plaisirs; toute cette allure de bon compagnon sont des qualités qui lui attachent les peuples et lui donnent un caractère particulier.