D'après Sensfelder, à notre époque, les bonnes traditions de gaieté ne sont pas perdues: Le cordonnier et le savetier sont gais, égrillards parfois, ayant toujours un refrain à la bouche; fatigués de chanter, ils causent avec la pie ou font siffler leur merle, oiseaux traditionnels qui, de temps immémorial, sont les hôtes obligés de la boutique ou de l'échoppe. Les fleurs sont aussi une de leurs passions dominantes, et il est rare de ne pas voir la margelle de leur fenêtre émaillée d'un pot de basilic ou de giroflée.

Dans les farces, dit l'Histoire des cordonniers, les savetiers paraissent au premier rang; leur rôle c'est d'être plaisants, et si quelque niais est victime d'un bon tour, soyez sûr que c'est un savetier qui le lui a joué. De là, cette vieille expression proverbiale: Tour de savetier, pour qualifier un bon tour joyeux et plaisant, ce qu'on a depuis appelé une mystification. Les savetiers représentaient, pour ainsi dire, par leurs libres propos, l'indépendance des opinions; la franchise du peuple respirait dans leurs allures, et leur humeur originale et moqueuse conservait à forte dose le sel caustique de l'ancien esprit gaulois. Leur échoppe était le rendez-vous des plus vaillants compères du voisinage; c'est là que s'apprenaient les nouvelles, que se propageaient les médisances, que se fabriquaient les lazzis et les mots piquants, que s'échangeaient les cancans du quartier, que se discutaient sans arrière-pensée les actes de la cour et les affaires de la ville. C'était l'école des révélations indiscrètes, des aventures galantes, des innocentes méchancetés.

On voit, à Carnavalet, une copie d'un tableau du XVIIe siècle que M. Bonnardot possédait dans sa collection; il représente des scènes du Mardi-Gras à l'endroit le plus large de la rue Saint-Antoine. Parmi elles figurent des «attrapes», dont la plus plaisante est celle dont nous empruntons la description et la gravure au Magasin pittoresque:

[Illustration: Jeu de Paris en miniature (1823).]

Près d'une échoppe, dans le renfoncement de la rue, un apprenti savetier a étendu sur le pavé un beau morceau de cuir, après lequel est attachée une ficelle dont un bout ne quitte point sa main. Une grosse paysanne avise ce cuir et se félicite de la trouvaille. Elle calcule déjà qu'elle y trouvera au moins une paire de semelles pour elle et une pour son mari. Elle dépose son panier, se baisse, avance les deux mains: mais la ficelle fait son devoir et la bonne femme n'attrape rien que les pantalonnades d'un scapin planté là pour lui remontrer à point nommé que ces choses-là ne se trouvent point sous le pas d'un masque.

On s'est égayé aux dépens des artistes de la chaussure en se servant des mots à double sens que renferme le vocabulaire professionnel; la plus curieuse, peut-être, de ces charges, est celle qu'on lit au bas de l'image intitulée: «Le Galant Savetier» ou la Déclaration dans les formes. (Paris, Noël, rue Saint-Jacques, décembre 1816.)

M. L'EMPEIGNE.—Mademoiselle, l'Amour qui me talonne et me traite en vrai tiran ne me donnant point de quartier, me réduit a vous faire ma déclaration dans les formes. Malgré sa violence, j'ai jusqu'ici enfoncé mon amour entre cuir et chair; mais enfin, il faut que je tire pied ou aile à ce maudit aveugle qui me fait sentir ses pointes cruelles. Décidez du sort du malheureux l'Empeigne, car ses mesures sont prises si vous lui faites essuyer un revers.

MLLE CRÉPIN—Reprenez haleine, M. l'Empeigne, si votre amour n'est pas à propos de bottes, voyez M. Crépin, tige de mon honorable famille, et qu'il vous accorde ma main, j'y ajouterai mon coeur.

M. L'EMPEIGNE.—Ah! mademoiselle, ça vat

[Illustration: Le Cordonnier et la Servante, d'après le Magasin pittoresque]