Au siècle dernier, ils s'annonçaient comme «réparateurs de la chaussure humaine». Vers 1810, ils psalmodiaient sur un air nasillard, que Gouriet a noté:
Carr'leu d'souliers!
Avez-vous des souliers à raccommoder?
Si vos souliers sont déchirés,
Voilà l'ouvrier
Qui vous demande à travailler.
[Illustration: Un savetier, image révolutionnaire. (Musée
Carnavalet.)]
Dans le Nord, on donnait le surnom de quoie à ceux qui parcouraient les rues chaque lundi pour crier les vieux souliers. Cet usage a cessé à la Révolution; c'est peut-être lui, dit Hécart, qui a donné naissance à l'expression lundi des savetiers, parce qu'ils allaient le soir boire au cabaret le produit de la journée. Aujourd'hui, tout au moins à Paris, ce métier a disparu, de même que celui de revendeur de souliers ambulant; une estampe de Mitelli nous montre un de ceux-ci, auquel manque précisément une jambe (p. 41).
Ces industriels étaient, comme beaucoup d'autres, en butte aux quolibets des gens de la rue. En Sicile, quand le savetier se promène en criant: Scarparu! les gamins s'empressent de lui répondre à la face: Ogni puntunn ni fazzu un paru! Chaque point ne fait pas une paire.
C'est parce que les cordonniers, et surtout les savetiers, étaient populaires entre tous les artisans par leur esprit gai et caustique, qu'ils tiennent une si grande place dans l'imagerie révolutionnaire. Au début, ils sont optimistes, comme celui de l'estampe de 1789, dont le succès est attesté par des variantes, et qui est intitulée: Le bon temps reviendra. Patience, Margot, dit le savetier à sa femme, j'aurons bientôt 3 fois 8. L'explication est sur un placard déposé sur la table: «Espérance pour 1794 (?) Pain à 8 sous,—vin à 8 sous,—viande à 8 sous.» Celui de l'image reproduite, p. 17, fait également des réflexions très sensées.
Mais cette sagesse ne dura guère, tout au moins chez quelques-uns, et on les voit se mêler plus que de raison à la politique active; un peu plus tard, une autre image montre un savetier, président d'un comité révolutionnaire, s'occupant de son art en attendant la levée des scellées (sic).
Dès l'antiquité, on a attribué aux cordonniers une certaine dose de philosophie, qui leur faisait exercer gaiement un métier qui habituellement ne chômait pas et qui nourrissait son homme, lui laissant l'esprit libre pendant son travail. Ce n'est pas au hasard que Lucien a mis en scène, dans la Traversée, le savetier Micyle, joyeux et philosophe, et qu'il a choisi comme héros de sa fantaisie du Songe le même Micyle, auquel son coq démontre qu'il est le plus heureux citoyen d'Athènes. Dès cette époque, les savetiers chantaient comme aujourd'hui, et si Micyle n'a pas de linotte, du moins il a un coq. Le Savetier de La Fontaine
Chantait du matin jusqu'au soir,
C'était merveille de le voir,
Merveille de l'ouïr: il faisait des passages,
Plus content qu'aucun des sept sages.