Ces sévérités excessives ne servirent qu'à faire organiser le compagnonnage, à lui donner une raison d'être, à en étendre les ramifications: empêchés de s'assembler aux yeux de tous, les ouvriers cordonniers se réunirent secrètement et créèrent une vaste association dont eux seuls connaissaient les règlements et qui les liaient les uns aux autres, de quelque pays qu'ils fussent. Ils célébraient des cérémonies mystérieuses, se soumettaient à des épreuves bizarres pour parvenir à l'initiation, avaient des modes particuliers de réception, des symboles qui leur étaient propres. Mais nul parmi les profanes ne soupçonnait rien de ce qui se passait dans ces conciliabules. Ils juraient sur leur part de paradis, sur le saint chrême, de ne rien révéler. Une pièce annexée au règlement des cordonniers et des savetiers de Reims, et datant du XVIIe siècle, donne de ce compagnonnage une idée peu avantageuse. «Ce prétendu devoir de compagnon consiste en trois paroles: Honneur à Dieu, Conserver le bien des Maistres, Maintenir les Compagnons. Mais, tout au contraire, ces compagnons déshonorent grandement Dieu, profanant tous les mystères de notre religion, ruinant les maistres, vuidant leurs boutiques de serviteurs quand quelqu'un de leur cabale se plaint d'avoir reçu bravade, et se ruinent eux-mesmes par les défauts au devoir qu'ils font payer les uns aux autres pour être employez à boire. Ils ont entre eux une juridiction; eslisent des officiers, un prévost, un lieutenant, un greffier et un sergent, ont des correspondances par les villes et un mot du guet, par lequel ils se reconnoissent et qu'ils tiennent secret, et font partout une ligue offensive contre les apprentis de leur métier qui ne sont pas de leur cabale, les battent et maltraitent et les sollicitent d'entrer en leur compagnie. Les impiétés et sacrilèges qu'ils commettent en les passant maistres sont: 1° de faire jurer celui qui doit être reçu sur les saints Évangiles qu'il ne révélera à père ny à mère, à femme ny enfant, prestre ny clerc, pas mesme en confession, ce qu'il va faire et voir faire, et pour ce choisissent un cabaret qu'ils appellent la Mère, parce que c'est là qu'ils s'assemblent d'ordinaire, comme chez leur mère commune, dans laquelle ils choisissent deux chambres commodes pour aller de l'une dans l'autre, dont l'une sert pour leurs abominations et l'autre pour le festin: ils ferment exactement les portes et les fenestres pour n'estre veux ni surpris en aucune façon; 2° ils luy font eslire un parrain et une marraine; luy donnent un nouveau nom, tel qu'ils s'avisent, le baptisent par dérision et font les autres maudites cérémonies de réception selon leurs traditions diaboliques.» Ces pratiques, en usage parmi les ouvriers en chaussures, étaient à cette époque communes à plusieurs autres métiers; la même pièce fournit des détails, du rite exclusivement propre aux cordonniers. «Les compagnons cordonniers prennent du pain, du vin, du sel et de l'eau, qu'ils appellent les quatre alimens, les mettent sur une table, et ayant mis devant icelle celui qu'ils veulent recevoir comme compagnon, le font jurer sur ces quatre choses par sa foy, sa part de paradis, son Dieu, son chresme et son baptesme; ensuite luy disent qu'il prenne un nouveau nom et qu'il soit baptisé; et luy ayant fait déclarer quel nom il veut prendre, un des compagnons, qui se tient derrière, luy verse sur la teste une versée d'eau en luy disant: Je te baptise au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Le parain et le soubs-parain s'obligent aussi tost à luy enseigner les choses apartenantes audit devoir». Le même document formule d'autres accusations encore plus graves: «Ils s'entretiennent en plusieurs débauches, impuretez, ivrogneries, et se ruinent eux, leurs femmes et leurs enfants, par ces dépenses excessives qu'ils font en ce compagnonnage en diverses rencontres, parce qu'ils aiment mieux dépenser le peu qu'ils ont avec leurs compagnons que dans leur famille. Ils profanent les jours consacrés au Seigneur. Les serments abominables, les superstitions impies et les profanations sacrilèges qui s'y font de nos mystères sont horribles. Ils représentent de ce chef la Passion de Jésus-Christ au milieu des pots et des pintes.»

[Illustration: La Nouvelliste.]

Ces abus se maintinrent longtemps sans que personne osât y porter la main; il répugnait d'attaquer une association qui se couvrait du manteau de la religion, et dont les pratiques revêtaient les apparences les plus pieuses. Les juges ecclésiastiques reculaient devant le scandale, les juges laïques ignoraient le fond des choses ou feignaient de l'ignorer pour ne point entreprendre une tâche qui demandait des forces supérieures. Le compagnonnage se développait de plus en plus. Le cordonnier Henry Buch, qui devait plus tard fonder l'ordre semi-religieux des Frères Cordonniers, entreprit de réformer ces abus, et se mit à prêcher les compagnons, qui se moquèrent de lui. En 1645, il dénonça les cordonniers et les tailleurs à l'Officialité de Paris, qui en 1646 condamna ces pratiques. Il entama ensuite des poursuites contre les compagnons de Toulouse, et confia le soin de les diriger à quelques-uns de ses disciples; ils furent assez habiles pour décider quelques maîtres cordonniers, qui avaient été dans leur jeunesse initiés au compagnonnage, à leur délivrer une attestation écrite dans laquelle ils en faisaient connaître les cérémonies les plus secrètes. Elle débutait ainsi: «Nous, bailles de la confrairie de la Conception de Notre-Dame, Saint-Crépin et Saint-Crépinien, des maîtres cordonniers de la présente ville de Thoulouse en l'église des Grands-Carmes, déclarons que la forme d'iceluy est telle qu'il s'ensuit. Les compagnons s'assemblent en quelque chambre retirée d'un cabaret; estant là, ils font eslire à celuy qu'ils veulent passer compagnon un parrain et un sous-parrain. Après cela, ils font plusieurs choses contenues dans l'attestation touchant la forme de recevoir les compagnons; mais il vaut mieux, dit le Père Lebrun, les passer sous silence, pour les mesmes raisons qu'ont les juges de brusler les procès des magiciens afin d'épargner les oreilles des personnes simples et de ne pas donner aux méchants de nouvelles idées de crimes et de sacrilège.» Il est vraisemblable que cet écrit renfermait, avec plus de détails, une description analogue à celle de Reims dont nous avons parlé ci-dessus. L'archevêque de Toulouse, qui eut connaissance de la pièce entière défendit ces réceptions sous peine d'excommunication. D'autres évêques s'unirent à lui et il y eut une solennelle abjuration du corps entier des compagnons cordonniers, lesquels s'engagèrent «à n'user jamais à l'avenir de cérémonies semblables, comme étant impies, pleines de sacrilèges, injurieuses à Dieu, contraires aux bonnes moeurs, scandaleuses à la religion et contre la justice». C.-G. Simon, dans son Étude sur le Compagnonnage, se demande si cette abjuration ne serait pas la véritable cause de la haine traditionnelle des autres corps d'état contre les cordonniers.

[Illustration: Arrivée d'un compagnon chez un maître, bois de la bibliothèque bleue, collection L. Morin.]

[Illustration: Le Savetier

Estampe de Clarte (XVIIe siècle)]

La Faculté de théologie défendit, par sentence du 30 mai 1648, les «assemblées pernicieuses» des compagnons, sous peine d'excommunication majeure. Il semble toutefois que si le compagnonnage proprement dit, avec les rites et les initiations d'autrefois, cessa d'exister à cette époque, il ne disparut pas complètement et se continua à l'aide de diverses transformations. À Troyes, en 1720, une requête des maîtres cordonniers dénonce leurs compagnons comme ayant fondé une confrérie en l'église Saint-Frobert. «Quatre maîtres, dit-elle, ont été élus pour la diriger, elle possède des registres où sont inscrits les noms des compagnons, qui s'attroupent pour demander des augmentations de salaires.» Il paraît qu'avec ce salaire, ils ne travaillaient que trois jours par semaine et passaient le reste en débauches. «Ils ont, dit le document, été attroupez dans les boutiques de tous les maîtres pour faire perquisition chez eux et voir s'il n'y avoit point de compagnons qui n'étant point de leur caballe, travaillassent pour les faire quitter l'ouvrage et maltraiter, voulant les mettre de leur party. Ils ont plus fait, car ils ont menacé les maîtres de les faire tous périr s'ils ne leur donnent pas le prix qu'ils leur demandoient.»

C'est seulement au commencement de ce siècle que les cordonniers purent rentrer effectivement dans le compagnonnage; ils avaient perdu toutes les notions lorsque, en 1808, un dimanche de janvier, un jeune compagnon tanneur, d'autres disent corroyeur, d'Angoulême, retenu à boire avec trois ouvriers cordonniers trahit, en leur faveur, le secret de son devoir et les fit compagnons, leur révélant les secrets de l'initiation des tanneurs et tous les signes de reconnaissance. Les ouvriers cordonniers, doutant de la véracité de leur initiateur, deux le gardèrent à vue, pendant qu'un troisième allait à l'assemblée mensuelle des tanneurs qui se tenait ce jour-là. Ils purent se convaincre qu'il ne les avait pas trompés, et ils s'empressèrent de donner l'initiation à leurs camarades d'atelier, et comme il y a partout des cordonniers en assez grand nombre, ils ne tardèrent pas à former un groupe considérable. Mais ils ne jouirent pas paisiblement de leur compagnonnage, et ils eurent à soutenir pendant huit jours une bataille affreuse contre les corroyeurs. Il y eut des blessés et des morts. À la suite de cette affaire, Mouton Coeur de Lion, cordonnier des plus courageux, fut mis aux galères de Rochefort, où il mourut. Les cordonniers vénèrent la mémoire de ce compagnon, et dans un de leurs couplets on trouve les vers suivants:

Provençal l'Invincible,
Bordelais l'Intrépide,
Mouton Coeur de Lion
Nous ont faits compagnons.

Le Devoir fut porté d'Angoulême à Nantes et de là se répandit dans d'autres villes. Pendant quarante ans les cordonniers furent en butte aux sarcasmes, aux violences et aux avanies des autres corps de métiers qui ne voulaient pas leur pardonner, bien qu'ils l'eussent déjà pardonné à d'autres, leur intrusion dans le corps du compagnonnage. Ce ne fut qu'en 1845 qu'ils purent obtenir une sorte de traité de paix des autres corps d'état. Mais ils manquaient de pères, et à défaut des tanneurs qui ne voulurent jamais les reconnaître pour leurs enfants, les compagnons tondeurs de drap voulurent bien, en 1850, se déclarer les pères des cordonniers.