C.-G. Simon, qui nous a fourni une partie des détails de la résurrection du compagnonnage des cordonniers, nous donne des indications sur leurs coutumes vers 1850. En partant pour le tour de France les cordonniers portent d'abord deux seuls rubans, un rouge et un bleu, puis, dans chaque ville de leur devoir qu'ils traversent ils reçoivent une couleur nouvelle, si bien qu'à la fin de leur voyage on peut dire sans jeu de mots qu'ils sont couverts de faveurs, c'est le nom qu'ils donnent à ces rubans secondaires.

Il se produisit des schismes dans ce compagnonnage: les «margajas» cordonniers étaient ennemis des compagnons. Vers 1840, la Société des Cordonniers indépendants, après s'être formée sous l'invocation de Guillaume Tell, avait fini par adopter des cannes et des couleurs et par se rapprocher du compagnonnage. Les cordonniers étaient, avec les boulangers, au nombre des métiers auxquels le compagnonnage interdisait de porter le compas; parfois tous les compagnons du Devoir des autres états tombaient sur eux.

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On sait que saint Crépin est le patron des cordonniers; son nom est d'un usage fréquent dans le langage du métier; on appelle saint-crépin tous les outils d'un cordonnier et au figuré tout le bien d'un pauvre homme; au XVIIe siècle, ce terme désignait même un patrimoine quelconque; d'après la Mésangère, cette comparaison est tirée de la coutume des garçons cordonniers qui, en allant de ville en ville, portent dans un sac ce qu'ils appellent leur saint-crépin. Le tire-pied est «l'étole de saint Crépin» et au commencement du XVIIe siècle, on nommait «lance de saint Crépin» l'alène du cordonnier. On dit familièrement d'une personne chaussée trop étroitement qu'elle «est dans la prison de saint Crépin.»

[Illustration: Saint Crépin et saint Crépinien, d'après une pierre gravée de la chapelle des maîtres cordonniers en l'église des R. R. P. Augustins de Châlons (XVe siècle).]

[Illustration: ARCHICONFRAIRIE ROIALE DE ST CRESPIN ET ST
CRESPINIAN FONDEE EN L'EGLISE ND DE PARIS]

Les actes de saint Crépin et de son compagnon saint Crépinien, qui paraissent avoir été rédigés vers le huitième siècle, disent que les deux saints étaient frères, et que, fuyant la persécution de Dioclétien, ils arrivèrent à Soissons, où personne n'osant leur offrir l'hospitalité à cause de leur qualité de chrétiens, ils apprirent l'état de cordonnier, et y devinrent bientôt très habiles; ils ne prenaient aucun salaire fixe, et la foule ne tarda pas à les visiter et à venir les entendre prêcher l'Évangile; beaucoup de personnes, persuadées par eux, abandonnèrent le culte des idoles. Le gouverneur de la Gaule les arrêta à Soissons, où ils «faisaient des souliers pour le peuple» et les amena devant l'empereur Maximien Hercule, qui les pressa d'abjurer, et, comme ils refusaient, le gouverneur Rictius Varus leur fit subir d'horribles supplices sans parvenir à ébranler leur constance. On leur lia des meules au cou, et on les précipita dans la rivière, mais ils nagèrent avec facilité et atteignirent l'autre rive; Varus les fit plonger dans du plomb fondu qui ne les brûla point, non plus que le bain de poix et d'huile bouillante dans lequel il ordonna de les mettre. Maximien finit par leur faire trancher la tête, et leurs corps furent abandonnés aux oiseaux et aux chiens qui n'y touchèrent point.

Telle est la légende des deux saints patrons; en voici une autre qui n'a rien de commun avec le récit des Actes des martyrs: Les cordonniers autrefois, en travaillant le soir à la lumière de la chandelle, se fatiguaient beaucoup les yeux, surtout dans certains travaux de leur profession qui exigent un bon éclairage, notamment dans la pose de la petite pièce de cuir que l'on place entre les deux parties de la semelle et que l'on appelle l'âme. Crépin était un compagnon cordonnier. Un soir que pendant son travail il avait près de lui une bouteille de verre au ventre rebondi remplie d'eau, il remarqua que la lumière de la chandelle passant au travers du liquide se concentrait en un seul point extrêmement lumineux. Il eut l'idée ingénieuse de mettre son travail sous ce point et dès lors put l'exécuter avec la même perfection qu'en plein jour. Ses compagnons l'imitèrent, et c'est à partir de ce moment que les cordonniers employèrent des bouteilles d'eau sphériques pour concentrer la lumière de leurs chandelles ou de leurs lampes. C'est en reconnaissance de ce service que les cordonniers demandèrent que Crépin fût canonisé et que ce saint est devenu le patron des cordonniers.

Au moyen âge la fête des deux saints était célébrée avec beaucoup de pompe: vers le XVe siècle, elle était accompagnée de représentations dramatiques dont le sujet ordinaire était la vie et le martyre des deux illustres cordonniers. Les épisodes en étaient aussi sculptés dans les chapelles de la corporation (p. 40). François Gentil exécuta, pour les cordonniers de Troyes, un beau groupe que l'on voit encore dans la cathédrale de Saint-Pantaléon et qui a été souvent reproduit. À Troyes les cordonniers avaient fait faire de belles tapisseries représentant le même sujet; et au siècle dernier «l'archiconfrairie roiale de saint Crépin et saint Crespinian» avait fait graver une grande image dont les médaillons relatent les épisodes du martyre des patrons de la cordonnerie (p. 41).

L'Histoire des cordonniers décrit la façon dont la fête était célébrée: «Les cordonniers se réveillaient le 25 octobre au bruit des cloches sonnant à toute volée; ils se rendaient processionnellement à l'église où était érigée la chapelle des patrons et l'on portait devant eux la croix et le cierge. À Bourges, les maîtres qui s'exemptaient de ce devoir sans alléguer de légitimes excuses étaient redevables d'une livre de cire à la chapelle. Après avoir entendu une messe solennelle, les cordonniers revenaient avec le même cérémonial qu'ils étaient allés. L'après-midi un grand repas attendait les frères; à Issoudun, on avait fait de cette coutume un statut obligatoire. Ils dînaient ensemble en «l'ostel du maître bastonnier, pour traiter des besognes et affaires de la confrérie, et aussi à qui le baston seroit baillé». Pour empêcher les gaietés de dégénérer en licence, les statuts avaient imaginé une pénalité; «s'il y a aucun d'eux qui pendant le temps où ils sont assemblés jure, renie, dispute ou maugrée Dieu, notre Dame et les saints, ou face nuysance et noyse entre eux, le délinquant pour la première fois paiera à la confrérie demi-livre de cire, pour la deuxième fois une livre, et pour la troisième deux livres. S'il persévère, il perdra sa franchise et ses droits de métier et en sera puni par la justice du roi comme blasphémateur.»