Tout cela disparut au moment de la Révolution, et il ne paraît pas que sous l'empire on ait repris les anciennes traditions: elles n'étaient pas complètement oubliées au commencement de la Restauration. À Troyes, la confrérie de Saint-Crépin fut réorganisée en 1820; elle comprend la corporation des cordonniers en vieux et en neuf. Elle organise une fête annuelle, célébrée à l'église Saint-Urbain, le lundi qui suit le 25 octobre, par une messe et des vêpres. Le bâton, qui est mis aux enchères au profit de la communauté, est encore porté à l'église en grande pompe; il y figure à côté de la bannière, qui accompagne aussi les obsèques des membres décédés, et de la belle tapisserie de Felletin, datée de 1553, qui appartient à la communauté. Le soir, un bal bien tenu réunit les familles et les jeunes gens; le lendemain un service a lieu à l'intention des membres défunts.
En d'autres endroits, depuis quelques années, on ne «fait plus la Saint-Crépin». Jusqu'en 1870, les cordonniers de Moncontour se réunissaient dans une auberge à neuf heures, et se rendaient deux à deux à l'église, pour y assister à une messe; des corbeilles de petits gâteaux bénits par l'officiant, étaient distribués en guise de pain bénit. Chaque cordonnier en recevait un entier pour sa famille, et les autres étaient portés à l'auberge où ils faisaient le principal dessert, car la cérémonie de l'église terminée, ils retournaient deux à deux dîner tous ensemble. Sur leur passage les gamins chantaient:
C'est aujourd'hui lundi (ou mardi, etc.)
Mon ami,
Les Cordonniers se frisent
Pour aller voir Crespin,
Mon amin,
Qui a fait dans sa chemise.
Les enfants chantent encore ce couplet, et c'est le seul souvenir qui reste de cette cérémonie.
[Illustration: Marchand de souliers à Bologne, d'après l'eau-forte de Mitelli.]
Dans les contes populaires, le cordonnier tient une certaine place; quelquefois il joue un rôle qui n'a pas de rapport avec la profession et qui est ailleurs attribué à d'autres corps d'état. Il est, presque aussi souvent que le tailleur, le héros du conte si répandu de l'ouvrier qui, ayant tué un grand nombre de mouches, constate ce haut fait par une inscription équivoque: «J'en ai tué cent», fait accroire qu'il a une force prodigieuse, et, par son astuce, vient à bout d'entreprises difficiles. Les conteurs le représentent comme un personnage à l'esprit délié, plein de ressources et assez sceptique à l'endroit du surnaturel. En Lorraine, un cordonnier se rend à un château habité par des voleurs, fait avec eux des gageures, comme celle, par exemple, de lancer une pierre plus loin que qui que ce soit, et il trompe son adversaire en lâchant un oiseau qu'il tient caché. Un savetier sicilien va dans une maison hantée, assiste sans crainte à la procession nocturne des revenants, des diables et des monstres, leur résiste, et finit par devenir possesseur d'un trésor enchanté.
On raconte, en Provence, que la première fois que les cordonniers célébrèrent la fête de saint Crépin, leur patron fut si content qu'il demanda au bon Dieu de laisser voir le Paradis aux plus braves des tire-ligneul. Alors saint Crépin fit pendre depuis le Paradis jusqu'à terre une échelle de corde bien garnie de poix. Les meilleurs des cordonniers, par humilité chrétienne, restèrent au pied de l'échelle miraculeuse; les plus orgueilleux l'escaladèrent, et Dieu sait s'il en monta! Le jour où ils montèrent, on célébrait en Paradis la fête de saint Pierre, et le bon Dieu lui dit de chanter la grand'messe. Saint Paul fut chargé, pendant ce temps, de garder la porte; les cordonniers gravissaient l'échelle, et l'on sentit dans le Paradis une odeur de poix mêlée au parfum de l'encens. Tout alla bien jusqu'au moment où l'officiant chanta Sursum corda! Saint Paul, qui avait l'oreille un peu dure depuis sa chute sur le chemin de Damas, crut que saint Pierre lui disait: Zou sus la cordo! et il coupa la corde. Les cordonniers tombèrent: heureusement Dieu, qui est bon, ne voulut pas qu'ils fussent tués; mais ils furent pourtant tous un peu maltraités. De là vient qu'il est si difficile aux cordonniers de faire leur salut; c'est pour cela aussi qu'il y en a tant qui sont estropiés et bossus.
Les lutins viennent en plusieurs cas en aide aux cordonniers. Il était une fois, dit un conte allemand, un très honnête cordonnier qui travaillait beaucoup; mais il ne gagnait pas assez pour faire vivre son ménage, et il ne lui restait plus rien au monde que ce qu'il lui fallait de cuir pour faire une paire de souliers. Un soir il la coupa dans le dessein de la coudre le lendemain de bon matin, puis il alla se coucher. En se réveillant, il vit les souliers tout faits sur la table, et si bien conditionnés, que c'était un vrai chef-d'oeuvre dans son genre. Une pratique les lui acheta plus cher que de coutume; il se procura d'autre cuir et tailla deux paires de souliers. Le lendemain, il les trouva encore tout faits, et cela continua assez longtemps. Un jour, vers les fêtes de Noël, il se cacha avec sa femme pour voir qui faisait ainsi son ouvrage; à minuit sonnant, ils virent deux petits nains qui se mirent à travailler et ne quittèrent l'ouvrage que quand il fut entièrement achevé. Le lendemain, la femme du cordonnier lui dit qu'ils étaient tout nus, et qu'elle allait faire à chacun une petite chemise, un gilet, une veste et une paire de pantalons. De son côté, le cordonnier leur fit à chacun une paire de petits souliers. Quand ces petits habillements furent prêts, ils les placèrent sur la table, au lieu de l'ouvrage préparé qu'ils y laissaient ordinairement, puis ils allèrent se cacher. À minuit, les nains arrivèrent, et, quand ils aperçurent les petits habits, ils se prirent à rire, s'emparèrent de leurs petits costumes et se mirent à sauter et à gambader, puis, après s'être habillés promptement, l'un d'eux prit une alène et écrivit sur la table: «Vous n'avez pas été ingrats, nous ne le serons pas non plus.» Ils disparurent comme à l'ordinaire, et bien qu'ils n'aient plus reparu, tout continua à prospérer dans le ménage du cordonnier.
[Illustration: La Méchante Cordonnière, d'après une chromolithographie de l'Album de la Mère l'Oye, imprimé à Rotterdam. Au-dessous sont ces vers:
Gardez-vous, petits enfants,
De pleurer en vous couchant,
Autrement la Cordonnière,
De vous n'aurait pas pitié,
Et pendant la nuit entière
Vous mettra dans un soulier,
Loin de votre lit bien blanc
Et des baisers de maman.
]