Dans la seconde moitié du siècle dernier, alors que les coiffures féminines avaient quelque chose d'architectural et de majestueux, les artistes qui les édifiaient crurent pouvoir signaler leurs laboratoires en écrivant sur la porte en gros caractères: Académie de Coeffure; mais, dit Mercier, M. d'Angiviller trouva que c'était profaner le mot académie, et l'on défendit à tous les coiffeurs de se servir de ce nom respectable et sacré. Cela ne les empêcha pas toutefois de se qualifier du nom «d'académiciens de coiffure et de mode». Lorsque, en 1769, la communauté des perruquiers avait intenté un procès aux coiffeurs de dames, l'avocat de ceux-ci publia un factum dans lequel il disait: Leur art tient au génie et est par conséquent un art libéral. L'arrangement des cheveux et des boucles ne remplit pas même tout notre objet. Nous avons sans cesse sous nos doigts les trésors de Golconde; c'est à nous qu'appartient la disposition des diamants, des croissants des sultans, des aigrettes.

Comme la plupart des autres boutiques, celles des coiffeurs ont subi, à une époque qui n'est pas très éloignée de nous, une transformation qui leur a fait perdre beaucoup de leur originalité. Les enseignes amusantes ont disparu, et elles n'ont guère conservé que les petits plats en cuivre qui se balancent au-dessus de la devanture, et auxquels fait pendant une boule dorée d'où part une touffe de cheveux lorsque le coiffeur s'occupe aussi de postiches; à la vitrine on voit souvent une poupée en cire et des flacons de parfumerie.

Il n'en était pas ainsi jadis: d'abord il y avait barbier et barbier. La boutique de ceux qui étaient barbiers-chirurgiens était peinte en rouge ou en noir, couleur de sang ou de deuil, et des bassins de cuivre jaune indiquaient que l'on y pratiquait la saignée et qu'on y faisait de la chirurgie. Les bassins des perruquiers devaient être en étain; ils n'étaient pas astreints à peindre leur devanture d'une façon uniforme. Ils avaient toutefois fini par adopter un bleu particulier, qui encore aujourd'hui est connu sous le nom de bleu-perruquier.

Autrefois, en Angleterre, un règlement placé dans un endroit apparent de la boutique défendait certaines choses, comme de manier les rasoirs, de parler de couper la gorge, etc.; on voyait beaucoup de ces pancartes dans le Suffolk vers 1830, et en 1856 il y en avait encore une à Stratfort-sur-Avon, que le patron se souvenait d'y avoir vue cinquante ans auparavant, lorsqu'il y était entré comme apprenti; son maître, qui était en fonctions en 1769, parlait souvent de ce règlement comme étant naguère en usage dans toute la confrérie, et il disait qu'il remontait à plusieurs siècles. Shakspeare y fait allusion au cinquième acte de Mesure pour mesure. Ce barbier se rappelait avoir vu employer pour savonner des coupes on bois: une échancrure pour le cou, semblable à celle des plats en étain, en cuivre ou en faïence, y avait été ménagée. Les clients qui payaient par quartier en avaient un, dont on se servait seulement lorsque le payement était exigible; on y lisait ces mots: «Monsieur, le moment de votre quartier est venu.» En France il y a eu des plats à barbe très ornés, dont quelques-uns portaient des inscriptions, dans le genre de celles-ci: «A mon bon sçavon de Paris,» ou «La douceur m'attire.»

[Illustration: Le Barbier patriote.]

[Illustration: Boutique de perruquier, d'après Cochin]

Mercier nous a donné la description suivante d'une boutique de perruquier vers 1783; bien que le tableau soit un peu chargé dans les détails, il devait être assez exact comme ensemble:

«Imaginez tout ce que la malpropreté peut assembler de plus sale. Son trône est au milieu de cette boutique où vont se rendre ceux qui veulent être propres. Les carreaux des fenêtres, enduits de poudre et de pommade, interceptent le jour; l'eau de savon a rongé et déchaussé le pavé. Le plancher et les solives sont imprégnés d'une poudre épaisse. Les araignées tombent mortes à leurs longues toiles blanchies, étouffées en l'air par le volcan éternel de la poudrière. Voici un homme sous la capote de toile cirée, peignoir banal qui lui enveloppe tout le corps. On vient de mettre une centaine de papillotes à une tête, qui n'avait pas besoin d'être défigurée par toutes ces cornes hérissées. Un fer brûlant les aplatit, et l'odeur des cheveux bridés se fait sentir. Tout à côté voyez un visage barbouillé de l'écume du savon; plus loin, un peigne à longues dents qui ne peut entrer dans une crinière épaisse. On la couvre bientôt de poudre et voilà un accommodage. Quatre garçons perruquiers, blêmes et blancs, dont on ne distingue plus les traits, prennent tour à tour le peigne, le rasoir et la houppe. Un apprenti chirurgien, dit Major, sorti de l'amphithéâtre où il vient de plonger ses mains dans des entrailles humaines, ou dont la main fétide sent encore l'onguent suspect, la promène sur tous ces visages qui sollicitent leur tour. Des tresseuses faisant rouler des paquets de cheveux entre leurs doigts et à travers des cardes ou peignes de fer, ont quelque chose de plus dégoûtant encore que les garçons perruquiers. Elles semblent pommadées sous leur linge jauni. Leurs jupes sont crasseuses comme leurs mains; elles semblent avoir fait un divorce éternel avec la blanchisseuse, et les merlans eux-mêmes ne se soucient point de leurs faveurs.

«La matinée de chaque dimanche suffit à peine aux gens qui viennent se faire plâtrer les cheveux. Le maître a besoin d'un renfort. Les rasoirs sont émoussés par le crin des barbes. Soixante livres d'amidon, dans chaque boutique, passent sur l'occiput des artisans du quartier. C'est un tourbillon qui se répand jusque dans la rue. Les poudrés sortent de dessous la houppe avec un masque blanc sur le visage. L'habit du perruquier pèse le triple; je parie pour six livres de poudre. Il en a bien avalé quatre onces dans ses fonctions, d'autant plus qu'il aime à babiller.» L'estampe du Barbier patriote, p. 8, et la gravure, de Cochin, p. 9, peuvent servir de commentaire au passage ci-dessus du Tableau de Paris.

Cette malpropreté était le résultat de l'usage de la frisure qui avait gagné tous les états: clercs de procureurs (p. 25) et de notaires, domestiques, cuisiniers, marmitons, tous versaient, dit ailleurs Mercier, à grands flots de la poudre sur leur têtes, et l'odeur des essences et des poudres ambrées saisissait chez le marchand du vin du coin, comme chez le petit-maître élégant.