À la même époque les femmes avaient donné à leurs coiffures des formes extraordinaires et démesurées. L'art du perruquier ordinaire ne leur suffisait plus, il fallait y joindre celui du serrurier pour ajuster tous les ressorts de ces machines énormes qu'elles portaient sur leurs têtes. Cette mode ridicule donna naissance à une foule de caricatures: On représenta les femmes ainsi costumées suivies de maçons et de charpentiers qui devaient agrandir les portes afin de leur laisser passage. Une estampe montre l'armature qu'il a fallu construire et soutenir par un échafaudage pour pouvoir étager une coiffure. Des commis d'octroi trouvaient parmi les cheveux d'une élégante une foule d'objets soumis aux droits. Mlle des Faveurs se promenait à Londres avec une coiffure si haute, que l'on tirait sur les pigeons qui s'y étaient perchés (p. 5). Une autre élégante était suivie d'un nègre chargé de soutenir, à l'aide d'une fourche, son édifice capillaire.

[Illustration: Caricature du règne de Louis XVI, d'après le Magasin pittoresque.]

Le principal personnage de la comédie des Panaches ou les Coeffures à la mode (1778) est un inventeur auquel des dames de mondes très variés viennent commander des choses aussi extravagantes que celle-ci: «Je désirerais que ma coiffure étonnât le monde par sa nouveauté. Je désirerais par exemple qu'on y put cacher une serinette et un orgue de barbarie qui jouât différentes contredanses et qui occasionnât un transport universel.»

[Illustration: Il faut souffrir pour être belle (album du Bon ton, 1808).]

Les coiffures monumentales ne durèrent qu'un petit nombre d'années: elles disparurent lorsque la reine Marie-Antoinette, ayant perdu sa magnifique chevelure, se coiffa d'une façon plus simple; cette réaction s'accentua encore pendant la période révolutionnaire; en même temps disparaissaient presque entièrement la poudre et la frisure, et en 1827, alors que la transformation était à peu près complète, Ant. Caillot constatait que ces boutiques où, de quelque côté qu'on se tournât, on exposait son vêtement à être graissé par la pommade ou souillé par la poudre d'un perruquier malpropre, s'étaient changées en autant de petits boudoirs, qui n'étaient point dédaignés par les jeunes élégants et les petites maîtresses.

Dès l'antiquité les barbiers avaient une réputation méritée de loquacité, et leurs boutiques étaient, comme à une époque assez voisine de nous, une sorte de bureau d'esprit, où se rendaient ceux qui aimaient à parler, à dire des nouvelles et à en entendre. «Coutumièrement, dit Plutarque dans son Traité de trop parler, traduction Amyot, les plus grands truands et fainéans d'une ville et les plus grands causeurs s'assemblent et se viennent asseoir en la boutique d'un barbier, et de cette accoutumance de les ouïr caqueter ils aprenent à trop parler. Parquoy le roi Archelaus respondit plaisamment à un sien barbier qui estoit grand babillard après qu'il lui eut acoustré son linge alentour de lui et lui eut demandé: «Comment vous plaist-il que se face votre barbe, sire?—Sans mot dire.» Mais la plupart de ces babillards se perdent eux-mesmes, comme il advint que dans la boutique d'un barbier aucuns devisoient de la tyrannie de Dionysius, qu'elle estoit bien asseurée et aussi malaisée à ruiner que le diamant à couper. «Je mesmerveille, dit le barbier en souriant, que vous dites cela de Dionysius, sur la gorge duquel je passe le rasoir si souvent. «Ces paroles estant reportées à Dionysius, il fit mettre le barbier en croix.»

La légende de Midas constatait aussi que les barbiers ne pouvaient s'empêcher de parler. Apollon, pour punir ce roi de Phrygie de lui avoir préféré Pan, lui mit des oreilles d'âne. Pendant longtemps il put les cacher sous un bonnet à la mode de son pays, mais son barbier, qui seul connaissait son secret, ne pouvant le garder et craignant de le trahir, alla le confier à la terre; des roseaux étant venus à croître à l'endroit où il avait parlé, révélèrent à tout le monde le malheur de Midas.

Au commencement de ce siècle Cambry recueillit dans le Finistère une tradition analogue. Le roi de Portzmarc'h avait des oreilles de cheval, et craignant l'indiscrétion de ses barbiers, il les faisait tous mourir. Il finit par se faire raser par son ami intime, après lui avoir fait jurer de ne pas dire ce qu'il savait. Mais le secret ne tarda pas à peser à celui-ci, qui alla le raconter aux sables du rivage. Trois roseaux poussèrent eu ce lieu, les bardes en tirent des anches de hautbois qui répétaient: «Portzmarc'h, le roi Portzmarc'h a des oreilles de cheval.» En 1861, j'ai ouï raconter l'histoire du sire de Karn, qui demeurait dans la petite île de ce nom, presque en face d'Ouessant; parmi les redevances qu'il exigeait de ses vassaux de terre ferme, figurait l'envoi de barbiers pour le raser et lui couper les cheveux; aucun de ceux qui étaient allés à l'île n'en était revenu. Un garçon hardi résolut de tenter l'aventure; il fut introduit auprès de Karn qui, d'une voix terrible, lui ordonna de le raser. En même temps il ôta sa coiffure, qui dissimulait des oreilles de cheval. Sans s'émouvoir, le jeune homme se mit à le savonner doucement, puis comprenant pourquoi ceux qui l'avaient précédé avaient été tués, il trancha d'un coup de rasoir le cou du seigneur de Karn.

L'amusante «Histoire du Barbier» que les Mille et une Nuits ont rendue populaire, prouve qu'en Orient la démangeaison de parler semblait aussi inséparable de la profession: Avant de raser un jeune homme qui a un rendez-vous galant, il se met à consulter les astres, lui tient toutes sortes de discours, lui vante son esprit, son habileté quasi-universelle, se met à danser, et est cause, par son indiscrétion, qu'il arrive malheur à son client.

Au moyen âge, et jusqu'à une époque assez récente, on bavarda beaucoup chez les barbiers de France; une tradition qui était encore populaire à Pézenas en 1808, prétendait que Molière avait fait son profit de traits plaisants qu'il avait entendus pendant son séjour en cette ville, chez un barbier dont la boutique était le rendez-vous des oisifs, des campagnards de bon ton et des élégants. Le grand fauteuil dans lequel il s'asseyait et que l'on montrait naguère encore, occupait le milieu d'un lambris qui revêtait à hauteur d'homme le pourtour de la boutique. Dans ses Diversitez curieuses, l'abbé Bordelon, presque contemporain de Molière, donne un détail intéressant: «Si on trouve la place prise, on regarde les images; mais comme on ne change pas tous les jours d'images, on les regarde seulement la première fois, et, dans la suite on cause, et de quoi causer, si ce n'est de la guerre et des affaires politiques.»