Les barbiers-perruquiers furent créés en décembre 1637 et formaient une communauté séparée, qui prit une grande extension: À Paris, écrivait Mercier en 1783, douze cents perruquiers, maîtrise érigée en charge et qui tiennent leurs privilèges de saint Louis, employent à peu près six mille garçons. Deux mille chambrelands font en chambre le même métier. Six mille laquais n'ont guère que cet emploi. Il faut comprendre dans ce dénombrement les coiffeurs. Tous ces êtres-là tirent leur subsistance des papillotes et des bichonnages.
[Illustration: La toilette du clerc de procureur, d'après Carle
Vernet.]
La police n'était pas tendre pour ceux qui exerçaient l'état sans avoir été reçus maîtres. Il faut, dit encore Mercier, que ce métier si sale soit un métier sacré, car dès qu'un garçon l'exerce sans en avoir acheté la charge, le chambreland est conduit à Bicêtre comme un coupable digne de toute la vengeance des lois. Il a beau quelquefois n'avoir pas un habit de poudre; un peigne édenté, un vieux rasoir, un bout de pommade, un fer à toupet deviennent la preuve de son crime, et il n'y a que la prison qui puisse expier un pareil attentat! Oui, pour raser le visage d'un fort de la halle, une chevelure de porteur d'eau, peigner un savant, papilloter un clerc de procureur, il faut préalablement avoir acheté une charge! La Révolution supprima ce privilège, après avoir accordé aux titulaires une indemnité.
Aux siècles derniers, les ouvriers capillaires étaient soumis à un régime sévère. L'ordonnance du 30 mars 1635 enjoignait à tous garçons barbiers de prendre service et condition dans les vingt-quatre heures, ou bien quitter la ville et les faubourgs de Paris, à peine d'être mis à la chaîne et envoyés aux galères. Les syndics de la communauté avaient le droit, vers 1780, de faire arrêter les garçons perruquiers vacants et non placés.
Au XVIe siècle, des barbiers allaient, en été, dans les villages et ils sonnaient de la trompe pour avertir ceux qui voulaient se faire raser. Des coutumes analogues existaient un peu partout en Europe, surtout en Espagne, et dans les romans d'aventures, on voit souvent figurer des barbiers ambulants qui, comme Figaro, parcouraient philosophiquement l'Espagne «riant de leur misère et faisant la barbe à tout le monde». Avant la Révolution, il y avait beaucoup de Français qui allaient exercer le métier à l'étranger. Nos valets de chambre perruquiers, dit Mercier, le peigne et le rasoir en poche pour tout bien, ont inondé l'Europe: ils pullullent en Russie et dans toute l'Allemagne. Cette horde de barbiers à la main lente, race menteuse, intrigante, effrontée, vicieuse, Provençaux et Gascons pour la plupart, ont porté chez l'étranger une corruption qui lui a fait plus de tort que le fer de nos soldats. Naguère encore, en 1862, dans les grandes villes de Russie, presque tous les coiffeurs étaient français.
Les barbiers de village, au siècle dernier, se faisaient payer en nature, trois oeufs pour une barbe, un fromage pour deux barbes, etc.
En beaucoup de pays, l'apprentissage consiste d'abord à savonner les joues et le menton des clients, que rasera ensuite le patron ou le garçon en titre. On exerce aussi les apprentis, parfois, à promener le rasoir sur une tête de bois. Lorsqu'ils ont pu se faire une idée suffisante du maniement du rasoir, on offre à de pauvres gens la «barbe gratuite», qui parfois entame quelque peu leur épiderme. Ce petit conte de La Monnoie, imité des Joci d'Otomarus Luscinius (Augsbourg, 1524), se rapporte à cet usage.
Un gros coquin, veille de Fête-Dieu,
Chez un barbier fut présenter sa face,
Le suppliant de lui vouloir, par grâce,
Faire le poil pour l'amour du bon Dieu.
—Fort volontiers, dit le barbier honnête,
Vite, garçon, en faveur de la fête,
Dépêchez-moi cette barbe gratis.
Aussitôt dit, un de ses apprentis
Charcute au gueux le menton et la joue:
Le patient faisoit piteuse moue,
Et comme il vit paroître en ce moment
Certain barbet navré cruellement,
Pour vol par lui commis dans la cuisine:
—Ah! pauvre chien, que je vois en ce lieu,
S'écria-t-il, je connois à ta mine
Qu'on t'a rasé pour l'amour du bon Dieu!
L'auteur de l'Histoire des Français des divers États a donné, d'après des documents du temps, une description pittoresque de la cérémonie de réception des maîtres perruquiers: Au milieu de la salle est assis un gros homme; c'est un maître; il a bien voulu prêter sa tête et sa chevelure, pour ne pas introduire un profane qui pût divulguer le secret de la séance. À quelques pas est le lieutenant ou sous-lieutenant du premier barbier du roi, le haut magistrat du métier. Il préside. «Le fer à friser, dit-il, au récipiendaire, vêtu d'un habit sur lequel est tendu un peignoir blanc, propre, ayant manches et larges poches. Le fer est-il chaud?—Oui, monsieur.—Faites, défaites les papillotes! Voyons d'abord la grecque! Où est le coussinet en fer-à-cheval pour soutenir la chevelure?—Le voilà!—Et pour y attacher les épingles noires, simples, doubles?—Les voilà.—Faites vos boucles? Faites-les à la montauciel, en aile de pigeon.»
On donne encore populairement aux coiffeurs le sobriquet de merlans; c'est un héritage qui leur vient des perruquiers du siècle dernier. Alors ils étaient souvent couverts de poudre, et ressemblaient à des merlans saupoudrés de farine pour être mis à la poêle; on les appela d'abord merlans à frire, puis merlans tout court. C'est ce dernier terme qu'emploie dans l'opéra-comique des Raccoleurs (1756) la harengère Javotte qui, s'adressant à Toupet, gascon et garçon frater, lui dit: «Ma mère f'rait ben d'vous pendre à sa boutique en magnière d'enseigne; un merlan comme vous s'verrait de loin, ça li porterait bonheur; ça y attirerait la pratique!» En Provence les enfants criaient jadis après les perruquiers: Merlan à la sartan (friture)!