Les façons plus que brusques des maçons à l'égard du jeune garçon qui les sert ne datent pas, comme on le voit, d'hier. Les Mémoires d'un ouvrier assurent que de tout temps le maçon a eu le droit de traiter son gâcheur paternellement, c'est-à-dire de le rosser pour son éducation. À la moindre infraction, les coups pleuvaient avec un roulement de malédiction: on eût dit le tonnerre et la giboulée. Un vieil ouvrier qui s'intéresse à un apprenti lui conseille de prendre ces manières en patience: Sois, lui dit-il, un vrai bon goujat, si tu veux devenir quelque jour un franc ouvrier. Dans notre métier, les meilleurs valets font les meilleurs maîtres; va donc de l'avant, et si quelque compagnon te bouscule, accepte la chose en bon enfant; à ton âge la honte n'est pas de recevoir un coup de pied, c'est de le mériter.
Les maçons qui, à leurs débuts dans le métier, ont été en butte à des vexations traditionnelles, ne manquent pas de les faire subir à leur tour aux enfants chargés de les servir. Un compagnon, perché à l'étage supérieur, appellera son garçon; celui-ci monte les cinq ou six échelles, saute d'échafaudage, de poutre en poutre: «Dis-donc, gamin, dit le compagnon, va me chercher ma pipe», et la victime redescend avec la perspective de regrimper pour une raison tout aussi sérieuse. Mais quand l'apprentissage sera terminé, quand il sera compagnon, le manoeuvre aura aussi un garçon pour aller quérir sa pipe ou son tabac.
Si peu difficile qu'il paraisse, ce métier d'aide n'est pas à la portée de tout le monde; une légende dauphinoise raconte que le diable ne put l'apprendre; son maître d'apprentissage le mit au rang de servant. Pour monter de l'eau, on lui donna un panier à salade, et pour monter du mortier, on lui donna une corde. Au commandement: De l'eau! le diable grimpait à l'échelle avec son panier à salade et arrivait sur l'échafaudage tout penaud, sans pouvoir verser une goutte d'eau dans l'auge à mortier. Si l'on criait d'en haut: Du mortier! il liait une charge de mortier et le montait en le perdant aussitôt. Son maître en riait, et le diable, honteux de n'avoir pu servir un maçon, s'enfuit de son chantier. En Franche-Comté, des maçons ayant appelé Satan, celui-ci accourut et les servit à souhait. Pour l'embarrasser, ils lui demandèrent d'apporter dans une bouteille du mortier très liquide. Ceci demandait du temps et le mortier disparaissait bien vite. Ils en redemandaient immédiatement, si bien que le diable ne pouvait suffire à leurs exigences et se fatiguait à remplir la bouteille. Les maçons réclamant des pierres, elles arrivaient aussitôt; enfin le plus rusé demanda une pierre à la fois ronde, plate et carrée. Le diable fut ainsi attrapé et ne put prendre les âmes des maçons.
Les maçons voyageurs ont coutume de porter les tourtes de pain enfilées à leurs bâtons. Ils vivent entre eux sans se faire d'amis dans les pays étrangers. Les Foréziens, qui ont toujours été ennemis des Auvergnats, raillent les enfants de saint Léonard en racontant le dicton suivant: Jeanot?—Abs, mon mestre.—Lève-toi, fouchtrâ.—Ah! mon mestre, le vent rifle.—Eh ben, tourne te coucha.—Jeanot?—Abs, mon mestre.—Lève-toi.—Par que faire, mon mestre?—Par voir travaillâ.—Ah! mon mestre, que le ventre me fait mâ.—Eh ben, tourne te coucha!—Jeanot?—Abs, mon mestre.—Lève-toi.—Par que faire, mon mestre?—La muraille va zinguà.—Que le zingue, que le crave, la soupe est trempâ, je vous la manjà.—Jeanot?—Abs, mon mestre.—Lève-toi.—Par que faire, mon mestre?—Par manjâ la soupa.—Oh! hi! lau la! je me lève, je me lève, me v'la levâ.
En Saintonge, on raconte sur les maçons limousins une facétie analogue:—Pierre, leve-tu?—P'rquè fare, môn père?—P'r porta le mourtià, fouchtra!—Y e la colique, mon pare.—Piau lève-ta?—P'rquè fare, mon père.—P'r mang'he la soupe à la rabiole, môn fils.—Y mé lève, mon paré, tralala. À Paris on appelle «maçon» un pain de quatre livres; quand les maçons du Limousin vont prendre leur repas, ils apportent toujours leur pain.
Les maçons, en Angleterre, passent aussi pour être de bon appétit, et on leur adresse cette formulette: Mother, here's the hungry masons, look to the hen's meat. Ma mère, voici les maçons affamés, prenez garde à votre poule; en France, on appelle soupe de maçon ou de Limousin, une soupe compacte, et l'on dit de celui qui mange beaucoup qu'il mange du pain comme un Limousin. Un proverbe gaélique a le même sens: Cnâimh mor'us feoil air, fuigheal clachair. Un gros os et de la chair dessus, dessert de maçon.
D'après une petite légende de la Haute-Bretagne, un oiseau donna des conseils utiles à un maçon qui, construisant un mur, ne savait comment s'y prendre pour faire tenir une pierre, une caille qui était derrière lui cria:
Bout pour bout.
Dans la Creuse, on adresse aux femmes des maçons la formulette suivante:
Hou! hou! hou! Fennas de maçous, Prépares drapés et bouraçous.