Quand un sabotier se marie, tous les cousins assistent à ses noces; mais chacun porte son dîner. La même chose se produit lors des enterrements.
Les huttes de sabotiers, placées sur la lisière des bois ou dans des clairières, au milieu d'un fouillis pittoresque, ont souvent été reproduites par les peintres. L'auteur des Esquisses du Bocage normand en fait la description suivante, qui est assez exacte, et peut s'appliquer à presque toutes les demeures de sabotiers de l'ouest de la France: La loge est assez grossièrement construite de troncs d'arbres et d'argile, couverte de mottes de gazon, et elle est flanquée d'une rustique cheminée en clayonnage attaché avec des harts et rempli de terre glaise. Debout sous l'appentis, au milieu de copeaux abattus par sa gouge et sa plane, et le genou appuyé sur le bloc entaillé qui lui servait d'encoche, le sabotier dégrossissait en fredonnant quelque bihot ou sabot sans bride, ou évidait, planait, façonnait avec soin un fin et léger sabot de jeune fille. De la cahute voisine s'échappaient des nuages d'une épaisse fumée de bois vert, destinée à teinter en jaune et à vernir les guirlandes de chaussures terminées qui tapissaient l'intérieur. Aimant à rire et à chanter après boire, le sabotier était un joyeux compère, quelque peu musicien. Volontiers il donnait le bal le soir à la fraîche, et le dimanche, à la vêprée, garçons et filles se trémoussaient joyeusement sur la pelouse au son de sa vielle.
Il est probable que la danse de la «sabotière», qui a eu quelque succès autrefois au théâtre, était l'une de celles que l'on dansait sur la pelouse à côté de la loge: dans une des figures, les sabots du danseur et de la danseuse, placés dos à dos, étaient choqués en cadence.
Les sabotiers, qui étaient établis à demeure fixe, avaient parfois une enseigne en rapport avec le métier: celle d'un vieux sabotier, près de Pornic, était un énorme sabot doré, dont la gueule non creusée portait cette inscription: «Au sabot d'amour.»
[Illustration: Atelier de sabotier, d'après l'Encyclopédie.]
Quelquefois, dit La Mésangère, les sabotiers gravent sur le côté et sur le dessus des sabots des dessins appelés épis, dentelle, rayette, trèfle. Quand les sabots sont commandés pour une maîtresse, ils y représentent des oiseaux, des papillons, des coeurs. Au siècle dernier, d'après le Dictionnaire de Trévoux, les dames du Limousin portaient des sabots ornés pour se tenir les pieds chauds l'hiver; cet usage est encore conservé par les dames dans certaines provinces. Tout le monde connaît les sabots coquets que l'on fabrique en Bresse, et dont on a fait de mignonnes réductions pour les étagères.
En Belgique, les sabotiers sont au premier rang des artisans qui aiment à faire des farces aux jeunes ouvriers. À un mur de l'atelier, un ancien attache gravement un mauvais sabot, de telle sorte qu'on n'en puisse voir l'intérieur. À une distance de quatre ou cinq mètres, on doit s'évertuer à jeter un gros sou dans le sabot: celui qui peut y réussir le premier, ramasse les sous qui ont manqué le but, quelquefois encore des paris s'engagent. Les «anciens», tous maladroits, manquent leur coup. Le novice arrive, l'air narquois, se prépare avec réflexion, lance sa pièce dans le sabot, court joyeusement la rechercher et plonge sa main dans… une matière que l'on devine. Une autre fois, on met un demi-franc au fond d'un seau à moitié rempli d'eau. La pièce sera pour celui qui, sans se mettre sur ses genoux, pourra la prendre avec ses dents. Tous les «anciens» font des efforts inouïs, mais inutilement. Un novice vient. Il se penche, il va saisir la pièce… mais un vieux compagnon relève le manche du seau, tandis qu'un autre pique le patient aux fesses. Prestement, l'apprenti se relève, coiffé du seau dont le contenu lui procure une douche très désagréable. On organise encore la procession: chacun s'empare d'un des outils rangés dans la hutte. Dans un pot en terre, un ancien a mis un document humain. Prenant à part un apprenti, il lui dit que lorsqu'il entendra chanter: Sancte potæ, il devra jeter le pot sur celui qui le précède: ce à quoi le novice consent, tout heureux. La litanie commence. Selon l'outil que chacun porte, on chante: «Sancte hachæ.—Ora pro nobis, répondent en choeur tous les sabotiers.—Sancte planæ.—Ora pro nobis.—Sancte cuilleræ.—Ora pro nobis.» Il est de tradition que, lorsqu'on dit «Sancte maillochæ», celui qui porte le maillet, et qui se trouve toujours placé derrière l'apprenti au pot, donne un vigoureux coup de son outil sur le vase que soutient le novice et l'oint avec le maillet.
Autrefois les sabotiers avaient saint Jacques pour patron; il y a environ quarante ans, ceux de la Loire-Inférieure, mécontents de voir leur industrie péricliter par suite de la fabrication de la chaussure à bon marché, résolurent de changer de saint; ils envoyèrent des délégués consulter les membres de la corporation dans les districts forestiers où la saboterie était encore florissante, et l'on choisit saint René, qui est le patron de la corporation dans le Bourbonnois, les diocèses de Vannes, de Troyes, etc. D'après la légende, saint René, évêque d'Angers, s'étant démis de ses fonctions d'évêque, se retira dans la solitude près de Sorrente, au royaume de Naples. C'est là qu'il inventa les sabots, c'est pour cela que, de temps immémorial, il fut le patron des sabotiers. Ceux-ci appellent cervelle de saint René la cire au moyen de laquelle ils dissimulent les défauts des sabots qu'ils ont fabriqués. La fête du saint tombe le 12 novembre, le lendemain de la Saint-Martin, et peu de temps après la Saint-Michel, époques où se tiennent encore des foires pour la vente des sabots. Les sabotiers sont ainsi assurés d'avoir quelque argent pour boire à la santé de leur patron favori.
Les sabotiers figurent dans quelques récits populaires. On raconte, dans le Morbihan, que le diable voulut apprendre l'état; mais il eut une dispute dès le premier jour avec son maître. Celui-ci prétendait que le premier coup de harpon donné à la culée de l'arbre devait être gratuit, comme toujours. Le diable ne voulant pas travailler sans salaire, n'apprit pas le métier de sabotier.
Les contes représentent les sabotiers comme exerçant volontiers l'hospitalité. Lorsque le bon Dieu, saint Pierre et saint Jean voyageaient en Basse-Bretagne, ils vinrent demander asile pour la nuit dans une hutte de sabotier. Le sabotier et sa femme les reçurent de leur mieux et leur cédèrent même leur lit, qui n'était pas luxueux. Le lendemain, Notre-Seigneur dit à la femme qu'il priait Dieu de lui accorder qu'elle pût faire, durant toute la journée, la première chose qu'elle ferait après le départ. Quand ils eurent quitté la hutte, la sabotière se dit:—J'ai là un peu de toile, pour faire des chemises à mes enfants, et comme le tailleur doit venir demain, je veux la passer à l'eau ce matin, puis la faire sécher, puisque le temps est beau. Quand la femme eut passé sa toile à l'eau, elle se mit à la tirer, mais elle avait beau tirer, il en restait toujours, et elle continua ainsi jusqu'au coucher du soleil. Il y en avait tant qu'il fallut plusieurs charrettes pour les transporter. Ils se firent marchands de toile et gagnèrent beaucoup d'argent.