À son retour celui-ci n'eut aucun soupçon et crut qu'elle était une épouse obéissante; il se mit à l'aimer et à faire toutes ses volontés. Un jour elle lui demanda de porter un baril de sucre à son père qui était très pauvre. Elle y mit l'une de ses soeurs, et elle dit au Maure qu'elle se tiendrait eu haut de la tour de guette pour le voir mieux, et elle recommanda à sa soeur qui était dans le baril de dire de temps en temps: «Je te vois, mon chéri, je te vois.» Peu de jours après elle pria le Maure de porter un second baril, et elle eut le même succès. Il ne restait plus qu'elle dans le palais enchanté. Elle fit un mannequin de paille, qu'elle habilla comme elle était d'habitude, et le plaça en haut de la tour, puis elle demanda au Maure de porter chez son père un troisième baril, dans lequel elle se cacha, et elle répétait les mêmes mots que ses soeurs.
Quand le Maure revint, il monta sur la tour pour embrasser la jeune fille, mais il fit un faux pas et tomba dans les fossés du château, presque mort. Aussitôt le vénérable châtaignier et le palais disparurent.
[Illustration: Le tourneur
Il y a plusieurs épreuves de cette image de Lagniel; sur l'une d'elles est écrit, au-dessus du tourneur: «Il faut aller rondement en besogne». Sur le haut du vitrage: «Il n'y a si petit métier, quand on veut travailler, qui ne nourrisse son maître». Sur les vitres du bas: «L'homme pauvre personne ne l'attaque, il est abandonné d'un chacun».]
Dans un conte allemand de Grimm, trois fils d'un tailleur vont apprendre un métier différent; leurs maîtres, contents de leurs services, leur font cadeau d'objets merveilleux. Les aînés se les laissent dérober par un aubergiste astucieux. Le troisième s'était mis en apprentissage chez un tourneur, et comme le métier est difficile, il y resta plus longtemps que les deux autres. Ils lui mandèrent par une lettre que l'aubergiste leur avait volé les objets magiques dont ils étaient possesseurs. Quand il eut fini son apprentissage et que le temps de voyager fut venu, son maître, pour le récompenser de sa bonne conduite, lui donna un sac dans lequel était un gros bâton. Ce bâton avait la vertu, dès qu'on disait: «Bâton, hors de mon sac», de battre les gens jusqu'à ce qu'on lui eût ordonné de rentrer. Le jeune homme arriva le soir chez l'aubergiste et lui dit, en causant, qu'il avait vu bien des objets merveilleux, mais qu'aucun d'eux ne valait ce qu'il portait dans son sac. Lorsqu'on se coucha, le jeune homme s'étendit sur un banc et mit son sac sous sa tête en guise d'oreiller. Quand l'aubergiste le crut bien endormi, il s'approcha de lui tout doucement et se mit à tirer légèrement sur le sac pour essayer s'il pourrait l'enlever et en mettre un autre à sa place, mais le tourneur, qui faisait seulement mine de dormir, le guettait et il s'écria: «Bâton, hors de mon sac», et aussitôt le bâton se mit à sauter au dos du fripon et à rabattre comme il faut les contours de son habit. Le malheureux demandait pardon et miséricorde; mais plus il criait, plus le bâton lui daubait les épaules, si bien qu'enfin épuisé, il tomba par terre. Alors le tourneur lui dit: «Si tu ne rends à l'instant ce que tu as volé à mes frères, la danse va recommencer.—Fais rentrer ce diable dans le sac, dit l'hôte d'une voix faible, et je restituerai tout». C'est ainsi que le tourneur rentra en possession de la table et de l'âne merveilleux qui avaient été dérobés à ses frères.
LES PEINTRES, VITRIERS ET DOREURS
En argot, le peintre en bâtiment est appelé «balayeur», par allusion au pinceau à long manche, dont se servent surtout les badigeonneurs, et qui porte le nom de balai. Les ouvriers qui travaillent dans les petites boutiques de peintres-vitriers, dites «petites boîtes», ont reçu des compagnons engagés par les entrepreneurs le surnom de cambrousiers, qui ne fait pas l'éloge de leur habileté, puisque, dans le langage argotique, cambrousier est synonyme de campagnard, c'est-à-dire de maladroit.
Les peintres ont de tout temps eu la réputation d'aimer la bouteille; les anciennes estampes les font figurer parmi les adeptes les plus fervents de saint Lundi. Dans l'image d'Épinal (1855) «Toujours soif», un peintre badigeonneur récite ce couplet:
Pour qui se targue de sagesse
Doit savoir mépriser les biens:
A nous, notre seule richesse,
C'est de vivre en épicuriens,
En aimables et francs vauriens.
Des thésauriseurs le système
J'en conviens ici m'irait mal;
Ils font de la vie un Carême.
Pour moi, c'est toujours Carnaval.
Ceux que dépeignaient ces vers de mirliton n'étaient guère disposés à suivre le sage conseil que Charles Poney leur donnait dans le refrain de sa chanson du Peintre en bâtiment: