[Illustration: Le poète Pope nettoyant une façade (caricature anglaise).]
Il est vraisemblable que les divers ouvriers appartenant à cette catégorie du bâtiment ont, comme les autres, quelques superstitions ou observances particulières. On les a peu relevées jusqu'ici, et l'enquête que j'ai faite à Paris a été infructueuse. On n'y connaît même pas la superstition des peintres de la Gironde qui, lorsque leur couteau se pique en tombant à terre, se croient assurés d'avoir prochainement de l'ouvrage. On comprend en général, parmi les peintres en bâtiment, les badigeonneurs, bien qu'ils s'en distinguent pourtant par certains côtés: ils ne font pas comme eux un apprentissage de trois ans, parce que le métier est moins difficile et moins varié, et qu'il ne demande pas autant de goût pour composer et varier les couleurs. Ils ne peignent pas à l'huile et ne travaillent guère qu'à l'extérieur des maisons. Ce sont eux que l'on voit assis sur une sorte de sellette attachée à une corde à noeuds, et qu'ils peuvent faire glisser le long de cette corde. Ils nettoient les façades, puis à l'aide d'un large pinceau, emmanché parfois au bout d'un bâton, ils les revêtent d'une couche de chaux ou de peinture à la colle.
Quelquefois ils sont perchés sur des échafaudages, et soit qu'ils nettoient à grande eau, soit qu'ils enduisent en plongeant leur pinceau dans une sorte de bidon rempli de couleur, il en résulte, pour les promeneurs qui passent trop près d'eux, des inconvénients analogues à ceux que montre l'estampe anglaise de la page 17, qui est une allusion satirique à l'Essai sur le goût, du poète Pope, et à la façon dont il traitait certains de ses contemporains.
Une lithographie du Charivari, de 1834, représentait Louis-Philippe assis sur une sellette soutenue par une corde à noeuds, et badigeonnant, avec un pinceau à long manche, un mur sur lequel est écrit en grosses, lettres Charte.
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En argot, on appelle les décorateurs gaudineurs, du vieux mot gaudinier, s'amuser; la gaieté des peintres en bâtiment est proverbiale.
Dans Germinie Lacerteux, les frères de Goncourt ont tracé un amusant portrait d'un peintre décorateur, moitié artiste, moitié ouvrier: «Gautruche avait la gaieté de son état, la bonne humeur et l'entrain de ce métier libre et sans fatigue, en plein air, à mi-ciel, qui se distrait en chantant et perche sur une échelle au-dessus des passants la blague d'un ouvrier. Peintre en bâtiment, il faisait la lettre, il était le seul, l'unique homme à Paris qui attaquât l'enseigne sans mesure à la ficelle, sans esquisse au blanc, le seul qui, du premier coup, mît à sa place chacune des lettres dans le cadre d'une affiche, et, sans perdre une minute à les ranger, filât la majuscule à main levée. Il avait encore la renommée pour les lettres monstres, les lettres de caprice, les lettres ombrées repiquées en ton de bronze ou d'or, en imitation de creux dans la pierre. Aussi faisait-il des journées de quinze à vingt francs. Mais comme il buvait tout, il n'en était pas plus riche, et il avait toujours des ardoises arriérées chez les marchands de vin.
«Il possédait une platine inépuisable, imperturbable; sa parole abondait et jaillissait en mots trouvés, en images cocasses, en ces métaphores qui sortent du génie comique des foules. Il avait le pittoresque naturel de la farce en plein vent. Il était tout débordant d'histoires réjouissantes et de bouffonneries, riche du plus riche répertoire des scies de la peinture en bâtiment. Membre de ces bas caveaux qu'on appelle des lices, il connaissait tous les airs, toutes les chansons et les chantait sans se lasser.»
Les auteurs des enseignes les plus réussies auraient pu s'exprimer à l'égard de leur oeuvre comme la légende humoristique mise par Gavarni au-dessous d'un échafaudage sur lequel est juché un décorateur: «L'huile est toujours de l'huile, mais il y a enseigne et enseigne! Pour des Singe vert, des Tête noire, des Boule rouge, on peut faire poser les bourgeois, mais pour des Bonne Foi, c'est plus ça.»
Lorsque les peintres en bâtiment parlent des décorateurs, ils disent que ce sont des artistes, et ils les considèrent, non sans raison, comme formant une sorte d'anneau intermédiaire entre eux et ceux qui peignent les tableaux destinés aux salons.