Lorsque les peintres en bâtiment ont soif, et qu'ils vont se désaltérer chez le marchand de vin, ils disent qu'ils vont «faire un raccord»; le raccord est de règle à trois heures; c'est à ce moment que les ouvriers prennent leur repos de l'après-midi.
À Marseille, on dit proverbialement «Peintre, pingre!» L'ancien proverbe: «Gueux comme un peintre», qui s'était d'abord appliqué aux artistes, était, dit le Dictionnaire comique, devenu faux en ces derniers jours, où la peinture a été cultivée et anoblie. Mais il était, à la fin du siècle dernier, d'un usage courant en parlant des peintres en bâtiment.
À côté de détails curieux et pris sur le vif, le livre des Industriels, que La Bédollière publia en 1842, renferme un certain nombre de passages où, pour être pittoresque, l'auteur sacrifie parfois l'exactitude, et semble appliquer à tout un corps d'état ce qui n'est le fait que de quelques individus. Il trace des peintres d'alors un portrait qui n'est pas flatté: Ils commettent, dit-il, des ravages dans la cave et dans la cuisine, de complicité avec les femmes de chambre, auxquelles ils font une cour assidue et intéressée. Amis du plaisir et de l'oisiveté, ils s'arrangeaient toujours pour travailler le plus lentement possible, aller faire de temps en temps des stations au café, jouer au billard et fumer avec une nonchalance asiatique. C'est en l'absence de tout surveillant masculin que les ouvriers peintres s'abandonnent le plus scandaleusement à une douce fainéantise, et, non contents d'obtenir des rafraîchissements par l'entremise de la bonne, ils tendent des pièges à la maîtresse elle-même.
—Quelle insupportable odeur de peinture! s'écrie celle-ci.
N'y aurait-il pas moyen de la dissiper?
—Si fait, madame, rien n'est plus facile, répond le premier ouvrier. Quand l'air de votre chambre est vicié, comment vous y prenez-vous?
—Ordinairement je fais brûler du sucre sur une pelle.
—C'est parfait, madame, mais cela ne suffit pas. Pour chasser le mauvais air et faire sécher en même temps la couleur, nous employons un procédé fort simple et très économique: nous prenons un litre d'eau-de-vie de bonne qualité, nous y mêlons du sucre, un peu de citron, et nous mettons chauffer le tout sur un fourneau au milieu de la pièce, qu'on a soin de bien fermer; il se dégage des vapeurs alcooliques, qui ont je ne sais quel mordant, quelle force dessiccative, et, en moins de rien, les parfums les plus agréables succèdent à l'odeur de la peinture.
Si la bourgeoise se rend à la justesse de ce raisonnement, les travailleurs se groupent autour d'un bol de punch, ferment hermétiquement les portes et se réchauffent l'estomac aux dépens d'une trop confiante hôtesse.
Voici un autre exemple du mordant des vapeurs alcooliques: Un ouvrier peintre donne à entendre qu'il est indispensable de nettoyer les glaces, et demande, pour ce faire, un grand verre d'eau-de-vie. Il le boit lentement, ternit par intervalles, de son haleine, la surface du miroir, qu'il essuie avec un torchon.
Ces facétieuses pratiques sont encore quelquefois employées par les ouvriers peu scrupuleux et farceurs; elles les exposent à être remerciés par le patron. Parfois les colleurs de papier, s'ils voient qu'ils ont affaire à un naïf, lui disent qu'en mélangeant de l'absinthe à la colle, on met l'appartement à l'abri des punaises. Le liquide obtenu par ce moyen est, bien entendu, absorbé par les colleurs.