—Est-ce vous qui venez ici comme apprentif?
—Ouy, Monsieur. À ces mots la main il me presente
Et me fait compliment sur ma force apparente.
—Quel compère, dit-il, vous suffirez à tout,
Et des plus lourds fardeaux seul vous viendrez à bout.
Portez donc ce papier et le rangez par piles.»
Moi, qui sens mon coeur faible et mes membres débiles,
Je ne veux pas d'abord chercher à m'excuser,
De peur que de paresse on ne m'aille accuser;
Je m'efforce et ployant sous ma charge pesante,
Chaque pas que je fais m'assomme et m'accravante;
Je monte cent degrez chargé de grand-raisin.
J'en porte une partie dans le haut magazin;
Et pour le faire entrer dans une étroite place,
Avec de grands efforts je le presse et l'entasse.
N'ayant encore fait ma tâche qu'à demy,
J'entends crier d'en bas: «Hola! donc! eh! l'amy!»
Je descends pour savoir si c'est moi qu'on appelle.
—Oui, dit le prote, il faut allumer la chandelle.
—Où l'iray-je allumer?—Attendez, me dit-il,
Je m'en vais vous montrer à battre le fusil.»
En deux coups je fais feu.—Bon, vous êtes un brave;
Bon coeur, vous irez loin. Descendez à la cave.
Quand vous aurez remply de charbon ce panier,
Vous viendrez allumer le feu sous le cuvier.

Après sa journée, l'apprenti va se coucher dans une espèce de soupente humide, espérant dormir tout son content; mais c'est une illusion qui dure peu:

… Je commence à peine à sommeiller,
Je n'ay pas fermé l'oeil, qu'il me faut me réveiller.
Car j'entends tirailler une indigne sonnette,
Qui de son bruit perçant ébranlant ma couchette,
Me dit d'aller ouvrir la porte aux compagnons.
Je saute donc du lit, et, marchant à tâtons.
Souvent transi de froid, je tempête et je jure
De ne pouvoir trouver le trou de la serrure…

Avec le jour l'ouvrage recommence pour l'apprenti, auquel on fait allumer le poêle, et l'on crie après lui parce qu'il s'y est pris maladroitement. Cette besogne faite, une autre l'attend:

Le baquet put, dit l'autre, on dirait d'une peste.
Nettoyez le dedans et vuidez l'eau qui reste…
Le baquet plein, j'entends d'une voix de lutin
Cinq ou six alterez crier: «D***! au vin!»
L'un dit: «Je bus dimanche, au bas de la montagne,
D'un vin qui sur ma foy vaut le vin de Champagne.»
Si, sur un tel rapport, un autre en veut goûter,
Fût-ce encore plus loin, il faut m'y transporter;
Celui-ci veut du blanc, celui-là du Bourgogne.
Si je tarde un peu trop, ils me cherchent la rogne.
Sans songer que souvent, pour leurs demy-septiers,
Il faut aller quêter chez dix cabaretiers.
À l'un faut du gruyère, à l'autre du hollande;
Un autre veut du fruit, faut chercher la marchande.
Encore ont-ils l'esprit si bizarre et mal fait
Qu'avec toute ma peine aucun n'est satisfait.
Je ne réplique rien, mais dans le fond j'enrage
De me voir accablé de fatigue et d'ouvrage.
Et d'être à tous momens grondé mal à propos,
Pendant que ces messieurs déjeunent en repos.

[Illustration: Apprenti imprimeur, d'après Ch. de Saillet (1842).]

Cet apprentissage était doux si on le compare à ce qui, d'après M. Salvadore Landi, se passait il y a cinquante ans en Italie: Il était facile à un enfant d'entrer dans une imprimerie: on ne lui demandait pas quelle instruction il avait. Ce n'était pas d'ailleurs un ouvrier, à peine une créature; c'était un instrument, une petite machine, de laquelle on exigeait tous les services, et auquel on faisait porter tous les fardeaux. S'il avait bonne volonté et s'il se mettait à lire rapidement les feuilles imprimées, on le mettait à la casse, et il s'appelait le stampatorino, mais c'était un titre assez vain, qui ne le dispensait pas d'accomplir des besognes pénibles, dont la plupart n'avaient rien de commun avec l'imprimerie. C'est ainsi qu'il était chargé d'aller le matin chercher chez le patron la clef de l'atelier et de la reporter le soir. Quand il avait ouvert l'atelier, il devait le balayer de fond en comble, ramasser les lettres tombées à terre et nettoyer les chandeliers; s'il manquait un homme on le mettait à rouler la presse. Du matin jusqu'au soir il devait être en tout point le serviteur des ouvriers et obéir à tous leurs caprices. Il avait beau faire de son mieux, il n'échappait pas aux reproches et aux mauvais traitements. Pour une erreur, pour une plainte, pour un mot de réplique ou de révolte, il était injurié et frappé. Si le manquement était plus grave, si envoyé en commission, il s'était trop attardé, à son retour il trouvait tout disposé pour ce que l'on appelait funerale solenne. Le prote, aposté à l'entrée, lui barbouillait la figure avec un torchon imbibé d'essence, et, armé d'une corde empruntée aux balles de papier, frappait à coups redoublés sur le maigre corps de l'enfant. Celui-ci poussait des cris désespérés, qui avaient fait donner à cette punition le nom de funérailles. Pour les ouvriers, la punition du pauvre apprenti était un passe-temps, un spectacle, une cérémonie divertissante. Au premier cri de la victime, il y avait dans tout l'atelier une explosion de gros rires, puis pour que les funérailles eussent plus de caractère, derrière les rangées de casses, les voix des ouvriers imitaient le son des cloches qui sonnent pour les morts en faisant entendre un din, don, don prolongé, qui croissait de ton à mesure que les cris du pauvre enfant devenaient plus aigus.

Les compagnons s'amusaient aussi aux dépens du nouveau venu, et il était l'objet de farces traditionnelles. À Genève, le 1er avril, on envoie un apprenti imprimeur bien novice demander la pierre à aiguiser le composteur, les gants en fer pour fondre les rouleaux ou des espaces italiques. À Troyes, on lui dit d'aller emprunter chez des confrères ou dans d'autres salles de la maison le marteau à enfoncer les espaces fines, la machine à cintrer les guillemets, le soufflet à gonfler le cylindre, les ciseaux à moucher les becs de gaz, l'écumoire à passer les gros points et autres ustensiles imaginaires.

«L'homme de conscience» est le compositeur payé à la journée et non aux pièces; on désignait sous le nom de «conscience» l'ensemble de ces ouvriers. Le Code de la Librairie (1723) dit que les protes et autres ouvriers travaillant à la semaine ou à la journée, qu'on appelait vulgairement travailleurs en conscience, ne pouvaient quitter leurs maîtres qu'en les avertissant deux mois auparavant, et s'ils avaient commencé quelque labeur, ils étaient tenus de le finir. De leur côté les maîtres ne pouvaient les congédier qu'en les avertissant un mois auparavant, si ce n'est pour cause juste et raisonnable. La sortie des ouvriers aux pièces était subordonnée à l'achèvement du labeur pour lequel ils avaient été embauchés, et sujette à un avertissement préalable de huit jours seulement.

En 1840, on désignait sous le nom d'ogres les compositeurs d'imprimerie qui travaillaient, dit Moisand, pour leurs enfants; ils étaient à la conscience.