«L'homme de bois» était, en 1821, celui qui, dans les imprimeries, rajustait les planches avec des petits coins en bois. D'après Boutmy, c'est une désignation ironique qui sert à désigner un ouvrier en conscience; elle s'applique à peu près exclusivement aujourd'hui à celui qui distribue, corrige et aide le metteur en pages.
Les caleurs ou goippeurs étaient ceux qui à chaque instant se dérangeaient de leur place pour admirer la beauté d'un animal quadrupède qui se promenait tranquillement sur les toits; ou bien, s'ils n'apercevaient pas de chat, ils allaient conter des piaux ou blagues aux autres caleurs, leurs amis; ceux-là travaillaient aux pièces, et on les payait seulement en raison de leur travail.
Quand l'ouvrier caleur ou trimardeur a roulé dans toutes les imprimeries de la capitale, et qu'il ne peut plus s'embaucher nulle part, il se met à faire un paquet de toute sa petite garde-robe (son Saint-Jean), et, un beau matin, il prend la barrière Saint-Denis, décidé à visiter la Picardie, la Normandie et autres pays s'il se plaît en province. Lorsqu'il arrive dans une ville quelconque, son premier soin est d'aller chez les imprimeurs demander du travail, mais, hélas! on n'a rien pour le moment, et notre héros prie le patron de vouloir bien lui permettre de visiter son atelier. À ses saluts réitérés, à son air confus, on le reconnaît de suite, et, avant qu'il n'ait dit un mot, le prote lui demande son livret, il le lit attentivement, puis il quitte sa place pour prier ses camarades de secourir notre infortuné sans ouvrage; bientôt on a ramassé cinq ou six francs que l'on remet au malheureux voyageur qui tire sa révérence avec un plaisir extrême, en assurant de sa reconnaissance éternelle. Quand il a parcouru un espace de deux cents lieues, il commence à se fatiguer de sa vie de coureur. il ne trouve pas toujours la passe que les ouvriers donnent aux compagnons sans ouvrage. Alors il revient à Paris, et retourne chez son ancien bourgeois le prier de le rembaucher, en promettant de devenir ogre, et en jurant que la province ne vaut pas Paris.
Il y avait en outre parmi les typographes des gens ayant des défauts de caractère ou des vices. Les gourgousseurs, dit Décembre-Alonnier, ont le caractère morose et grondeur, lisant assez volontiers leur copie à haute voix, sans s'inquiéter des récriminations de leurs voisins que cela empêche de travailler, et ils entremêlent leur lecture de réflexions ad hoc. Le gourgousseur est presque toujours en même temps chevrotin, c'est-à-dire irascible. Le fricoteur, le premier arrivé à l'imprimerie, passe rapidement en revue les casses des camarades qui travaillent sur le même caractère que le sien et prélève un impôt sur chacun. On l'appelle aussi pilleur de boites.
[Illustration: Habit d'Imprimeur en Lettres.]
La Physiologie de l'imprimeur dépeint le pressier comme un personnage à la figure bourgeonnée, à la taille petite, mais énorme, propriétaire d'un léger «extrait de barbe» ou commencement d'ivresse, qu'il espère couper bientôt par quelques petits verres de cognac, et qui a chez le marchand de vins une ardoise remplie. Les pressiers étaient désignés sous le nom d'ours. Ce terme est vraisemblablement ancien, la Misère des garçons imprimeurs «parle de cinq ou six malotrus ressemblant à des ours». Le mouvement de va-et-vient, qui ressemble assez à celui d'un ours en cage, par lequel les pressiers se portent de l'encrier à la presse leur a sans doute, dit Balzac, valu ce sobriquet. Lors de l'introduction des mécaniques ceux qui tournaient la manivelle étaient appelés écureuils. En revanche les ours ont nommé les compositeurs des singes, à cause du continuel exercice qu'ils font pour attraper les lettres (p. 31). Il y avait autrefois une sorte d'inimitié entre ces deux catégories, d'ailleurs très différentes, d'employés d'imprimerie.
Il est très rare, dit l'auteur de Typographes et gens de lettres, de voir un imprimeur s'aventurer dans l'atelier des compositeurs, à moins qu'il n'ait des formes à y porter; alors on peut être assuré qu'un dialogue dans le genre de celui-ci s'établit: «Ah! voilà Martin! monte à l'arbre!—Monte à l'arbre toi-même, mal appris!—Hé! là-bas, tâchons d'être poli!—Tu ne vois donc pas que c'est un ours mal léché!—Je te vas faire lécher ma savate; parce qu'on n'a pas reçu qué qu'indu…» Le bruit des composteurs frappant sur les casses et les rires couvrant la voix du malheureux, il descend auprès de son compagnon exhaler ce qui lui reste de mauvaise humeur. Il est juste de dire que quand un compositeur s'aventure aux presses, il est reçu avec la même déférence; pour le conducteur il en est de même.
Au siècle dernier et au commencement de celui-ci, les ouvriers de chaque imprimerie, compositeurs et pressiers, formaient entre eux, dans l'atelier, une petite société qui avait ses usages, ses règles, ses privilèges même, et à laquelle ils donnaient le nom de «Chapelle»; les adhérents étaient tout naturellement appelés chapelains. En dépit de son nom, la chapelle n'avait aucun caractère religieux. Elle n'était fermée à personne: pour devenir chapelain, il suffisait de verser en entrant dans l'atelier la somme fixée pour le droit d'admission, qui n'était que de trente sous, plus un autre droit prélevé sur la première banque ou paye du postulant, et qui se montait à neuf livres. Le règlement spécifiait, en outre de ces deux taxes obligatoires, bon nombre d'autres cas qui étaient un prétexte à la perception d'un droit ou d'une amende: L'apprenti qui débutait ou terminait son apprentissage et devenait ouvrier; le confrère qui se mariait; les ouvriers qui se querellaient, se battaient ou plaisantaient trop grossièrement; celui qui oubliait d'éteindre sa chandelle en quittant l'atelier à la fin de la journée, ou lorsqu'il s'absentait, ne fût-ce que pour quelques minutes; le sortier qui, pour faire pièce à l'imprimeur, mettait de l'eau sur la poignée du barreau ou de l'encre sur la manivelle d'une presse, etc., devaient tous payer une somme plus ou moins élevée, et le refus de verser entraînait la déchéance de tous droits dans le partage de la caisse. Les chapelains avaient une autre source de revenus dans les quêtes qu'il faisaient deux fois par an chez tous les auteurs ou clients en rapport avec l'imprimerie, en même temps que chez les fondeurs, fabricants de papiers, marchands d'encre, en un mot chez tous les fournisseurs; aux sommes ainsi perçues venaient se joindre trois exemplaires de chaque ouvrage composé et imprimé par eux, qui, sous le nom de copies de chapelle, leur étaient offerts par l'éditeur.
La veille de la Saint-Jean et de la Saint-Martin, le partage était fait entre tous les sociétaires, et le lendemain ils se réunissaient pour commencer la fête qui, généralement, se prolongeait, laissant plusieurs jours les rangs déserts et les presses silencieuses. Le bourgeois, ainsi qu'on appelait alors le patron, avait beau tempêter et gémir, il n'empêchait pas les chapelains de s'amuser le mieux et le plus longtemps possible. Les chapelles n'existent plus dans les imprimeries actuelles.
On donnait le nom de «Bonnet» à une espèce de ligue offensive et défensive que formaient quelques compositeurs employés depuis longtemps dans une maison, et qui avaient tous, pour ainsi dire, la tête sous le même bonnet. Rien de moins fraternel que le bonnet, dit Boutmy: il fait la pluie et le beau temps dans un atelier, distribue les mises en pages et les travaux les plus avantageux à ceux qui en font partie d'abord, et, s'il en reste, aux ouvriers plus récemment entrés qui ne lui inspirent pas de crainte. Le bonnet est tyrannique, injuste et égoïste comme toute coterie: il tend à disparaître.