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Certaines des amendes qui existaient au temps des chapelles sont encore aujourd'hui en pleine vigueur: on en a ajouté d'autres. C'est ainsi qu'on astreint à une redevance le compagnon qui néglige de fermer une porte à la clôture de laquelle l'atelier est intéressé; celui qui s'en va sans achever une ligne commencée; celui qui oublie, en s'en allant, d'éteindre le bec de gaz ou la lampe de sa place. Un confrère s'empresse alors de l'éteindre et emmanche aussitôt dans le verre un long cornet de papier, que le compagnon oublieux trouve le lendemain matin et qui lui annonce ce qu'il a à payer.
[Illustration: L'imprimerie]
Lorsqu'un confrère reste longtemps absent et qu'on ne craint pas la visite du prote, on fait un catafalque sur sa casse: on place ses outils en croix, on étend sa blouse, s'il a une chandelle on l'allume: enfin on tâche de figurer quelque chose de lugubre. On a surtout soin d'empiler un grand nombre d'objets lourds et difficiles à manier, de façon que lorsque le malheureux veut reprendre possession de sa place, il soit très longtemps à la débarrasser. Un apprenti est placé en vedette pour signaler son arrivée; aussitôt qu'il paraît on se met à psalmodier quelque chose de traînant sur un mode grave, une espèce de scie à faire fuir les plus intrépides:
C'pauvre monsieur Chicard est mort (bis),
Il est mort, on n'en parlera plus!
Hue! Hue!
Tous n'ont pas le caractère à prendre la chose du bon côté; il y en a qui sortent furieux; alors à la psalmodie funèbre succède un véritable choeur de bacchanal qui ébranle les solives de l'atelier et fait bondir le prote:
Tu t'en vas et tu nous quittes.
Tu nous quittes et tu t'en vas.
L'imprimerie représentait autrefois, alors que l'accès des ateliers était sévèrement interdit aux profanes, une sorte de lieu mystérieux et qui paraissait quelque peu diabolique aux gens qui n'avaient fait qu'entrevoir le travail des compositeurs et le mouvement des presses; les mains et les vêtements noircis par l'encre grasse pouvaient aussi suggérer des comparaisons, et il est même assez curieux de ne rencontrer aucun proverbe qui rentre dans cet ordre d'idées.
L'auteur des Fariboles saintongheaises, petite revue patoise humoristique qui paraissait à Royan vers 1877, a mis dans la bouche d'un paysan la description suivante d'une imprimerie qu'il était censé avoir visitée: «Y ai vu la machine oure qu'on met les Fariboles en emolé. A semble in moulin à venter, s'rment a l'est pu grand, toute en fer et graissée de ciraghe d'in bout à l'autre. O l'y a t'in gars, qu'a in bonnet de papé, qui l'a fait marcher et qu'a du virer la broche dans sa j'henesse, parce qu'au j'hour d'anneut o ly sied trop ben. In aut'e gars, qu'est rond comme un tonquin, se promenait tout autour, mettait d'au ciraghe, brassait d'au popé, chantusait, parlait de mangh'er d'au gighot avec des châtagnes. Dans le bout, o l'y avait trois ou quatre Monsieux qui preniant d'aux p'tites lettres an fer dans des boites et les mettions à coté des ines des autres; n'on voyait pas marcher zeux mains. In aut'e faisait virer un' g'huillotine qui copait mais d'in cent de feuilles de papé à la foué.»
Une habitude assez répandue consiste à installer des musées fantaisistes sur les murs de l'atelier de composition. Concurremment avec les affiches et autres impressions voyantes «réussies» de la maison, on voit des collections pêle-mêle ou méthodiquement alignées sur le mur. Toutes sortes de débris disparates s'y coudoient, avec des inscriptions abracadabrantes, où l'esprit ne fait pus toujours défaut. Tel vieux clou servit à fixer Jésus-Christ sur la croix, telle poignée de filasse fut la chevelure de Sarah Bernhardt, telle savate sans forme, raccommodée avec des ficelles et des porte-pages, fut la pantoufle de Cendrillon. On y trouve aussi de petits souvenirs d'atelier: la pipe d'un camarade «qui a cassé la sienne»; la carte d'un repas pris en commun, etc.