En Irlande, ce sont les pieds de la vieille fileuse qui, à force de presser la roue du rouet, sont devenus énormes.
La forme la plus complète de ce type se trouve dans le conte allemand des Trois Fileuses. Une jeune fille ne voulait pas filer; un jour, sa mère perdit tellement patience qu'elle alla jusqu'à lui donner des coups et la fille se mit à pleurer tout haut. Justement la reine passait par là, elle demanda pourquoi elle frappait sa fille si rudement. La femme a honte de révéler la paresse de sa fille, et elle répond que celle-ci veut toujours filer et quelle est trop pauvre pour suffire à lui fournir du lin. La reine dit: «Rien ne me plaît plus que la quenouille, le bruit du rouet me charme; laissez votre fille venir dans mon palais, elle y filera tant qu'elle voudra». La reine la conduit dans trois chambres, qui étaient remplies de lin depuis le haut jusqu'en bas, et elle lui dit que quand elle l'aura tout filé, elle lui fera épouser son fils aîné. Au bout de trois jours, la fille n'avait pas encore commencé; elle était désolée, et elle se mit à la fenêtre; elle vit venir trois femmes dont la première avait un grand pied plat, la seconde une lèvre inférieure si longue et si tombante qu'elle dépassait le menton, et la troisième un pouce large et aplati. «Si tu nous promets, lui dirent-elles, de nous inviter à ta noce, de nous nommer tes cousines sans rougir de nous, et de nous faire asseoir à ta table, nous allons te filer tout ton lin, et ce sera bientôt fini». La jeune fille y consentit et les introduisit dans la première chambre, où elles se mirent à l'ouvrage. La première filait l'étoupe et faisait tourner le rouet, la seconde mouillait le fil, la troisième le tordait et l'appuyait sur la table avec son pouce, et, à chaque coup de pouce qu'elle donnait, il y avait par terre un écheveau du lin le plus fin. L'ouvrage fut bientôt terminé, et les trois femmes s'en allèrent en disant à la jeune fille: «N'oublie pas ta promesse, tu t'en trouveras bien». Le jour du mariage fixé, la jeune fille demanda à son fiancé la permission d'inviter à la noce ses trois cousines. Celles-ci arrivèrent en équipage magnifique, et la mariée leur dit: «Chères cousines, soyez les bienvenues».—«Oh! lui dit le prince, tu as là des parentes bien laides». Puis s'adressant à celle qui avait le pied plat, il lui dit: «D'où vous vient ce large pied»?—«D'avoir fait tourner le rouet, répondit-elle, d'avoir fait tourner le rouet». À la seconde: «D'où vous vient cette lèvre pendante»?—«D'avoir mouillé le fil, d'avoir mouillé le fil». Et à la troisième: «D'où vous vient ce large pouce»?—«D'avoir tordu le fil, d'avoir tordu le fil». Le prince déclara que dorénavant sa jolie épousée ne toucherait plus à un fil.
Dans une légende anglaise versifiée, une vieille femme qui filait le soir au coin de sa cheminée s'ennuie d'être seule, et désire une compagnie: il tombe deux grands pieds qui viennent se placer devant le foyer. Elle continue tout en filant à désirer de la compagnie; il tombe successivement de petites jambes, des genoux, des cuisses, un tronc, une tête, qui tour à tour vont se chauffer au feu et finissent par former un corps entier.
[Illustration: L'étrange visite, dessin de D. Batten, dans Jacobs, English Fairy tales. (D. Nutt, éd.)]
SOURCES
Laisnel de la Salle, Croyances du Centre, I. 108.—A. de Nore, Coutumes des provinces de France, 98, 134, 154, 237, 278, 337.—Constantin, Moeurs et usages de la vallée de Thones, 11.—Société des Antiquaires (1823), 360, VIII, 1re série, 283.—J. de Laporterie, Moeurs de la Chalosse, 6; Une noce en Chalosse, 38.—Timbs, Things not generally known. I, 4; II. 3.—Lecoeur, Esquisses du Bocage, I, 56.—Legrand d'Aussy, Vie privée des Français. II. 371.—W. Gregor. Folk-lore of Scotland, 59.—E. Herpin. La côte d'Emeraude, 151.—Galerie bretonne, II. 61.—B. Souché. Croyances du Poitou, 28.—Communication de M. Alfred Harou.—Grimm. Teutonic mythology IV. 734. 993.—Stoeber, Sagenbuch. 281.—Revue des traditions populaires, IX. 634.—Grimm, Veillées allemandes. I. 267, 375, 430.—Reinsberg-Düringsfeld, Traditions de la Belgique, I, 132.—Paul Sébillot, Coutumes de la Haute-Bretagne. 229.—Ceresole. Légendes de la Suisse romande, 85, 161, 333.—A. Harou. Folk-Lore de Godarrille, 69.—Léo Desaivre, Croyances, etc., du Poitou, 7.—Moiset. Croyances de l'Yonne, 119. 122.—Habasque. Notions historiques sur les Côtes-du-Nord, II. 282.-G. Pitré. Usi e costumi, IV. 469.—Paul Sébillot. Traditions de la Haute-Bretagne, I, 97.—De Métivier. De l'Agriculture des Landes, 442.—Brunet. Contes du Bocage, 119.—Mme de Cerny. Saint-Suliac et ses légendes. 38.—A. Meyrac, Traditions des Ardennes, 196.—E. Cosquin. Contes de Lorraine. 1, 270.—A. Lang, The blue fairy book, 96.—Paul Sébillot, Contribution à l'étude des contes, 68.—Loys Brueyre. Contes de la Grande-Bretagne, 161. 245.—Grimm. Contes choisis, traduction Baudry, 128.—Jacobs, English fairy tales, 181.
[Illustration: La Truie qui file, ancienne enseigne de Rouen.]
LES TISSERANDS
La plupart des surnoms que portent les tisserands font allusion à la posture de ces artisans, que leur métier oblige à être toujours assis; à Rennes, on les appelait autrefois «culs branoux» (malpropres), sobriquet qui rappelle celui de «culs gras», que portent encore les gens de Marey-sur-Tille (Côte-d'Or), village où l'on tissait des draps au siècle dernier; à Troyes, ce sont des «culs brassés» (secoués), en Haute-Bretagne, des «culs de châ»; le châ est une sorte de bouillie d'avoine qu'on met sur la traîne pour faire la toile. C'est l'emploi de cette substance qui a donné lieu à ce dicton ironique:
Sans le pot à colle
Le tessier serait noble.