La cane et ses canetons, partie de la grande verrière de
l'église Saint-Nicolas de Montfort, aujourd'hui détruite, et qui avait
été donnée au XVIe siècle par Guy comte de Laval. (Réduction de la
gravure publiée par M. Joüon des Longrais.)

XLVI

Les fées chrétiennes

Les esprits dont la croyance populaire a peuplé les lieux remarquables par leur disposition singulière, les vieux édifices, les cavernes et même les maisons, ne sont pas tous vus du même œil par les gens de campagne. S'ils craignent les maléfices des démons, les espiègleries des lutins et des animaux fantastiques, les fées leur semblent mériter des égards particuliers. Dans les légendes, elles jouent presque toujours un rôle bienfaisant: ce sont elles qui douent les enfants, qui protègent contre l'ogre ou l'homme fort; le petit garçon faible, mais courageux, qui, grâce à leur aide, finit par triompher; ce sont elles qui font aux pauvres gens des présents bien précieux, du pain qui ne diminue pas, des vêtements, ce qu'il faut pour les mettre à l'abri du besoin.

Les paysans leur sont reconnaissants; on les entend rarement les traiter de sorcières, de maudites. Ils emploient au contraire des expressions qui témoignent de la sympathie qu'ils leur gardent. Ils les nomment les bonnes dames, nos bonnes mères les fées, et semblent regretter qu'elles aient disparu au commencement de ce siècle. Plusieurs—en Haute-Bretagne du moins—espèrent que leur départ n'est pas définitif et qu'on les reverra le siècle prochain.

Une des preuves les plus convaincantes de la sympathie que leur garde le peuple est la manière dont il envisage les fées au point de vue de la religion. Il lui répugnerait de savoir païennes et damnées les dames bienfaisantes des cavernes et des bois. Cependant il est dangereux pour elles de devenir chrétiennes; car pour tuer les fées, il suffit de leur mettre du sel dans la bouche. C'est de cette manière que, d'après les conteurs, les fées de Plévenon ont cessé d'être immortelles[6], et, comme le sel est un des ingrédients usités dans la cérémonie du baptême, il est presque impossible qu'elles soient baptisées. Cependant elles peuvent entrer dans les églises, être marraines et assister à des mariages. Elles ne sont ni tout à fait chrétiennes ni tout à fait païennes. Ce sont, d'après une croyance assez répandue en Haute-Bretagne, des esprits, des espèces d'anges condamnés à une pénitence qui doit être accomplie sur terre, et au bout de laquelle ils reprendront leur rang dans le paradis.

Le peuple va parfois plus loin: il leur fait construire des églises, et, ainsi qu'on le verra plus loin, ériger des croix. Par là sans doute elles font œuvre chrétienne et leur pénitence est abrégée.

Les légendes qui suivent montrent des fées—ce sont toujours des fées auxquelles on assigne une résidence dans le pays et non les fées innommées des contes—qui touchent de près au christianisme; parfois même elles font des actes chrétiens. Faut-il y voir un souvenir lointain de l'époque où les prêtresses gauloises devinrent chrétiennes, ou ce rôle leur est-il attribué uniquement par sympathie? C'est une question que l'on peut poser, mais non résoudre, surtout en présence du très petit nombre de documents qui montrent ce rôle particulier des fées.