—Notre amie, la pauvre Annette se meurt, répondirent-elles. Nous venons de faire une neuvaine à saint Jacques pour sa guérison et la fièvre a redoublé de violence; sa vie ne tient plus qu'à un fil.
—Les pleurs ne remédient à rien, dit Jugon; il faut toujours espérer en Dieu jusqu'à la fin, et ne pas se rebuter, parce qu'on n'est pas exaucé à la première prière. Récitons ensemble cinq fois le Pater et l'Ave, et invoquons la patronne de la malade, la bienheureuse sainte Anne». Les enfants s'agenouillèrent sur le gazon au pied de la croix de pierre du pâtis et prièrent avec ferveur. Ils se rendirent ensuite auprès de la malade, qui après une crise heureuse, venait de recouvrer connaissance. Bientôt elle se rétablit tout à fait, et la renommée du saint enfant s'accrut dans le pays.
À quelque temps de là, Jugon, à peine âgé de seize ans, tomba malade, et voyant ses parents et amis réunis autour de son chevet, il leur dit que sa fin était proche; qu'il les priait de faire conduire son corps à la sépulture par les bœufs blancs de son oncle, et de l'enterrer là ou ils s'arrêteraient d'eux-mêmes.
Jugon mourut bientôt, et il fut fait comme il avait dit. Une chapelle s'éleva sur sa tombe, le laboureur y vint prier pour ses récoltes et ses troupeaux. On alla en procession baigner dans la fontaine voisine le pied de la croix pour implorer la pluie par les grandes sécheresses, et les malades vinrent demander au nouveau saint la fin de leurs souffrances, en passant avec foi au-dessus de la pierre du tombeau, élevée de quelques pieds au-dessus du sol.
(E. D. V. (E. Ducrest de Villeneuve), Le château et la commune, p. 143).
Le récit de Ducrest de Villeneuve, publié en 1812, que j'ai un peu abrégé parfois, n'a pas une forme populaire; mais il est probable qu'il l'a recueilli à La Gacilly, dans la première moitié de ce siècle. Dans ses Légendes du Morbihan, p. 42-45, le Dr Fouquet a donné une autre version dont voici l'analyse, et où se retrouvent à peu près les mêmes épisodes.
Saint Jugon était le fils d'une pauvre veuve, et dès son enfance, il se montra très pieux. Un jour il vit des pâtouresses qui se désolaient en pensant qu'une de leurs compagnes allait mourir. Saint Jugon leur dit de prier, et la jeune fille guérit.
Il cultiva son jardin, et se mit à étudier. Il allait deux heures par jour prendre les leçons du recteur de Saint-Martin; avant de quitter son troupeau il traçait autour un cercle avec une branche de houx; le troupeau n'en sortait pas et le loup ne pouvait le franchir. Un jour il l'oublia: le loup tua la vache, et la mère de Jugon se mit à pleurer. Celui-ci, qui était à Saint-Martin, entendit les plaintes de sa mère, et quand le recteur eut posé son pied sur celui de Jugon, il les entendit à son tour. Jugon se hâta de revenir; il toucha la vache de sa branche de houx, et la vache ressuscita.