Peu après, il dit à son oncle:
—C'est vous qui me tuerez, et ce sont vos jeunes bœufs qui n'ont point encore subi le joug qui me porteront en terre, et vous désigneront le lieu où doit reposer mon corps.
La prédiction s'accomplit: pendant que son oncle bêchait, l'enfant s'étant approché de lui sans en être vu, la bêche levée le frappa à la tête et il tomba mort; on mit son corps sur une charrette traînée par les bœufs et on le conduisit au cimetière où il fut enterré. Le lendemain on trouva un bras qui sortait de terre. Les bœufs furent attelés et ils portèrent le cadavre à la lande où Jugon faisait paître son troupeau. C'est là que fut élevée sa chapelle.
M. Régis de l'Estourbeillon me communique une légende qu'il a recueillie au village de Saint-Jugon de la bouche d'un vieillard de 80 ans, Louis Bagot, qui y était né. On y retrouve les épisodes du cercle miraculeux, de la voix entendue au loin, de la vache ressuscitée; le narrateur ajoute que saint Jugon mourut à l'âge de quinze ans, et que son corps, placé sur une charrette, fut traîné par deux taurins nés de la vache ressuscitée, et qu'il fut enterré à la place même où ils s'arrêtèrent, et où fut depuis élevée la chapelle de saint Jugon, jadis saint Jouhon des Boays.
La statue du saint Jugon (p. 167), a été faite par un menuisier qui se nommait Jérôme l'Hopital, et vivait vers 1770. Son saint Jugon, à qui il a donné le costume traditionnel des paysans, est un gentil petit garçon que les Carentoriens aimaient beaucoup et qu'ils revoient toujours avec le plus grand plaisir. (Abbé Le Claire, L'ancienne paroisse de Carentoir, p. 34).
Saint Jugon, berger, dont la fête a lieu le 12 juin, est invoqué contre la fièvre et les maux de tête, il guérit les moutons de la clavelée. Il est patron de Carentoir; à La Gacilly il a une chapelle qui fut réparée en 1838 par souscription publique. Il s'y rend, le lundi de la Pentecôte, un grand concours de pèlerins; trois fois par an on y bénit les semences, le 1er mars, le lin et le chanvre; le blé noir, l'un des jour des Rogations, et le seigle, la première semaine de novembre. Les laboureurs s'y rendent avec de petits sacs de semences qui sont bénits à l'issue de la messe. Ces semences sont mêlées à celles qui doivent être confiées aux sillons. (Le château et la commune, p. 148).
M. l'abbé Le Claire, curé de Carentoir, donne dans la monographie de cette ancienne paroisse quelques détails intéressants sur le culte de ce saint très populaire dans le pays. Il avait à Carentoir, une chapellenie et une frairie.
La chapelle de saint Jugon des Bois avait été, suivant la tradition, bâtie sur le tombeau du jeune saint, et pour en perpétuer la mémoire; au XVIIe siècle «l'assemblée sainct Jugon» se tenait tous les ans à la chapelle dans l'octave du saint Sacrement et le lendemain, et le seigneur de La Roche Gestin avait droit de coutume sur les marchands qui y étalaient. Ce jour là les reliques étaient exposées à la vénération des fidèles, et un prêtre, en surplis et en étole promenait le vase qui les contenait sur les pèlerins prosternés. Le clergé de Carentoir allait de l'église paroissiale à la chapelle, portant en triomphe le chef du bienheureux, et après les prières, le doyen plaçait un instant sur chacun la tête vénérée. En 1793 cette relique fut brisée et foulée aux pieds, et l'on ajoute que celui qui l'enleva mourut subitement sur la chaussée de Saint-Nicolas de Redon. (Abbé Le Claire, l. c. p. 70).
LX
Légende de Rieux