INTRODUCTION

Ce livre est une enquête de pure psychologie. Nous voulons nous rendre compte, le plus exactement que nous le pourrons, des effets que produit sur nous la poésie, et du travail intérieur par lequel elle s'élabore dans notre esprit.

Doit-on craindre que cette exploration indiscrète ne retire à la poésie quelque chose de son charme? Nous ne le pensons pas. Seules les choses vulgaires perdent à ce qu'on les explique. La poésie, si réellement elle mérite d'être admirée, doit résister à cette épreuve.

Soit par exemple le sentiment poétique que nous donne la contemplation de la nature. On se sait gré à soi-même de l'éprouver, comme s'il avait un caractère de noblesse et de dignité. Pour savoir si cet état d'âme particulier mérite qu'on lui attache tant de prix, il faut chercher en quoi il consiste. Peut-être n'est-il qu'un état passif où la conscience s'engourdit, quelque chose d'analogue à l'extase béate de l'ivresse. Alors cette impression que l'on a de s'élever à un état supérieur où le Moi se dilate et s'amplifie n'est plus qu'une illusion. Mais si l'on discerne dans ce sentiment une réelle activité mentale, un afflux d'idées motions, un chant intérieur dont nous accompagnons notre contemplation, alors il reprend toute sa valeur. — Soit encore le travail de l'invention poétique. Nous n'entendons nullement le déprécier en l'analysant par le détail; car la suite d'opérations mentales qui aboutit à la composition d'un poème est une chose aussi intéressante en soi, aussi curieuse, aussi admirable que le poème lui-même.

Qu'un poète médiocre défende le secret de son travail avec un soin jaloux! Son œuvre en effet nous paraîtra d'autant plus mesquine que nous en démêlerons mieux l'artifice. Mais un grand poète pourrait impunément nous faire assister à la genèse de ses poèmes. Ses hésitations, ses reprises, ses scrupules d'écrivain témoignent de sa conscience artistique; les ratures même de son manuscrit sont à sa gloire.

Il nous faut dire maintenant quelques mots de la méthode que nous comptons employer.

La poésie est une chose idéale et purement psychique que nous ne pouvons percevoir au dehors, mais seulement en nous-mêmes, au plus profond de notre conscience. Qui ne la trouverait pas en soi ne pourrait même s'en faire une idée. C'est donc en soi-même que chacun devra l'observer tout d'abord.

Cette observation est difficile et délicate. Dans nos moments de contemplation poétique ou d'inspiration, nous ne songeons guère à nous analyser. Bon nombre de faits ne peuvent être étudiés qu'après coup, dans le rappel plus ou moins fidèle de nos impressions antérieures. Il faut en prendre notre parti. L'expérience personnelle, quels que soient ses défauts, peut seule nous faire percevoir ce qu'il y a d'essentiel et de caractéristique dans la poésie.

Est-ce à dire que nous ne puissions user d'aucun autre procédé d'information? Non sans doute. Nous échangerons nos confidences. Chacun pourra s'informer de ce qu'auront observé les autres.