Nous aurons, pour élargir notre enquête, l'œuvre écrite des poètes et des romanciers: source précieuse d'informations où nous puiserons à loisir. Une page de roman, une pièce de vers est un document psychologique de premier ordre. Les poètes sont de fins analystes, aussi exercés que les psychologues de profession à l'observation intérieure et à la description des états de conscience. Nous les relirons, pour retrouver dans cette sorte de lecture expérimentale les émotions qu'ils nous avaient autrefois données, et que cette fois notre attention avertie saura mieux percevoir.

Nous mettrons aussi à contribution, chaque fois que cela nous sera possible, les plus récentes enquêtes de la psychologie. Peut-être ne nous fourniront-elles, sur le sujet qui nous occupe, qu'un petit nombre d'observations rigoureuses, scientifiquement établies. Si brèves qu'elles soient, ces indications nous seront précieuses. Elles nous permettront de reprendre pied sur un terrain plus ferme; elles nous apprendront à ne rien affirmer à la légère. Plus les faits que nous aurons à étudier seront indécis et difficilement observables, plus nous devrons nous efforcer de mettre de précision et de méthode dans notre investigation. Nous allons entrer dans le domaine des vagues rêveries, des illusions et des mirages: nous risquerions d'y perdre l'esprit de précision. La psychologie expérimentale nous le rendra. Celui qui chemine hésitant dans le brouillard, s'il aperçoit à travers ces vapeurs flottantes quelque objet fixe et connu sur lequel il puisse s'orienter, se rassure et marche d'un pas plus ferme: ainsi, dans les régions un peu troubles de la psychologie que nous allons explorer, nous serons heureux de rencontrer quelques faits solides, précis, qui nous servent de points de repère et nous rendent le sentiment de la réalité.

Telle est donc la méthode qui nous est imposée par la nature même de notre sujet. D'abord l'observation intime. Puis, pour la contrôler et la compléter, l'information extérieure.

CHAPITRE PREMIER

DÉFINITION PSYCHOLOGIQUE DE LA POÉSIE

Le sens même du mot de poésie étant quelque peu flottant, il est bon d'indiquer en quel sens nous comptons le prendre. Le mot de poète a été pris à l'origine dans un sens assez restreint, pour désigner l'auteur d'un ouvrage en vers. Si l'on s'en tenait à cette signification, nous pourrions marquer d'un trait net le champ de la poésie: elle serait tout entière contenue dans l'art des vers.

Mais le sens du mot s'est peu à peu déplacé.

L'usage est venu d'appeler poétiques tous les objets qui produisent sur nous une impression analogue à celle que produisent les beaux vers; en eux tous nous disons qu'il y a de la poésie. C'est en ce sens large que nous prendrons le mot; autrement dit, c'est de cette poésie-là que nous entendons parler.

On voit comme s'amplifie le champ de notre enquête. Nous n'aurons plus à étudier seulement la poésie des vers, mais aussi celle de la prose. Prise même dans son ensemble, l'œuvre écrite de tous les prosateurs et versificateurs réunis ne représente qu'une infime partie de là poésie totale qui sous les forces les plus diverses émane incessamment de l'âme humaine. N'oublions pas celle que nous mettons dans l'art, dans la contemplation de la nature, dans nos souvenirs, dans nos regrets, nos espoirs et nos amours, dans toutes les belles heures de noire existence: poésie non écrite, poésie vivante, qui dépasse infiniment l'autre! C'est sur ces modes étrangement variés de la conception poétique que devra porter notre étude. Cette variété du reste ne doit pas nous inquiéter. Elle ne peut que faciliter notre tâche. Plus il y aura de diversité entre les objets que nous qualifions de poétiques, plus il y aura chance pour que le caractère commun et peut être unique par lequel ils doivent tous se ressembler nous apparaisse en pleine évidence.