[23 ] On trouvera dans l'Esthétique d'Eugène Véron un intéressant plaidoyer en ce sens. Il loue la poésie d'avoir, seule de tous les arts, le privilège d'exprimer directement des pensées et de s'adresser sans intermédiaire à l'intelligence. «L'effort pour exprimer directement une pensée par la sculpture ou la peinture est presque fatalement condamné à l'insuccès. La fusion entre les deux éléments ne se fait pas ou se fait mal, et laisse l'impression d'une sorte de placage. La poésie se prête bien plus facilement au mélange de l'idée et du sentiment. Elle passe de l'un à l'autre sans effort et souvent tire de cette union d'admirables effets. Quand le poète joint aux facultés spéciales de l'artiste la hauteur et la générosité de la pensée, il nous paraît deux fois grand et l'œuvre gagne à cette impression un redoublement de puissance... Les idées, en somme, ont leur poésie comme les sentiments, et il n'y a pas de raison pour que l'art néglige cette source d'émotions.» L'Esthétique, Reinwald, 1878, p. 606.

[24 ] Il est à remarquer que chez les philosophes la profondeur de la pensée n'exclut nullement l'imagination. Il y aurait une étude spéciale à faire de la poésie des philosophes. Quelques-uns ont eu une merveilleuse imagination; il y a peu de choses plus poétiques dans la littérature grecque que les mythes de Platon. Guyau, dans tous ses ouvrages, a fait une large place à la poésie (Voir par exemple, dans l'Irréligion de l'avenir, l'allégorie de la fiancée toujours déçue qui tous les matins revêt sa robe blanche, ou du voyageur épuisé de fièvre qui suit des yeux l'onduleuse caravane de ses frères en marche vers les pays inconnus; dans la Morale, sans obligation ni sanction, la page vraiment sublime qui dans les flots en mouvement nous montre le symbole du roulis éternel qui berce les êtres). Le style de H. Bergson est aussi très richement imagé.

[25 ] Vers d'un philosophe. V. Alcan, 1896, derniers vers.

[26 ] Th. Ribot a bien montré que l'imagination inventive doit toujours être stimulée par quelque émotion. «Toutes les formes de l'imagination créatrice impliquent des éléments affectifs. Toutes les dispositions affectives quelles qu'elles soient peuvent influer sur l'imagination créatrice.» Essai sur l'imagination créatrice. F. Alcan, 1900, p. 27 et 28.

[27 ] Voir par exemple l'analyse que donne E. Poe de la genèse de son poème du Corbeau, ou les procédés de composition de Paul Hervieu (A. Binet, La création littéraire, Année psychologique, 1903).

[28 ] Voici à ce sujet un certain nombre de témoignages: «La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées; je ne puis presque penser quand je suis en place; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit.» J.-J. Rousseau, Confessions, 1re partie, livre IX.

G. Tarde trouve, au cours d'une promenade, sa théorie de l'imitation (Cité par F. Paulhan, Psychologie de l'invention, p. 19. F. Alcan, 1901).

«La promenade facilite singulièrement le travail d'assimilation des matériaux intellectuels et leur mise en œuvre . . . J'avoue, pour mon compte, que toutes les idées neuves que j'ai eu le bonheur de découvrir me sont venues dans mes promenades.» J. Payot, L'éducation de la volonté. Alcan, 1894, p. 154 et 176.

«J'ai gardé de mon enfance le besoin de marcher rapidement lorsque je cherche à inventer quelque chose: c'est une façon de séquestrer mon esprit très facile à distraire.» F. de Curel (cité par A. Binet et J. Passy, Études de psychologie sur les auteurs dramatiques. Année psychologique, 1894, p. 187).

On pourrait multiplier à l'infini ces citations.