—C'est elle qui a rompu son luth sur moi. Je lui disais seulement qu'elle se trompait de touches et je voulais prendre sa main pour lui montrer à placer ses doigts, lorsque, dans un accès d'impatience diabolique: «Ah! s'est-elle » écriée, vous appelez ça des touches? Vous allez » voir comment je louche, moi!» et à ces mots, elle m'a frappé sur la tête, si fort que ma pauvre caboche a passé tout entière à travers l'instrument, et je suis resté abasourdi, comme un homme exposé le carcan au cou, pendant qu'elle m'appelait coquin de ménétrier, mauvais racleur de cordes, avec une profusion d'autres noms injurieux.
—Ah! s'écrie Petruchio émerveillé, par l'univers! c'est une vaillante fille! Je l'en aime encore dix fois davantage. Combien donc il me tarde d'avoir avec elle une petite causerie!»
Il nous tarde aussi de voir aux prises cette mégère et cet original, et nous attendons leur première entrevue avec le genre de curiosité et d'inquiétude qu'on éprouve au moment où un dompteur de bêtes féroces se glisse dans la cage de l'hyène ou de la panthère. Car Petruchio est un dompteur, je veux dire un homme absolument froid, calme et maître de lui, au milieu de toutes les mines qu'il va faire, de toutes les fureurs et de toutes les extravagances qu'il va feindre pour étonner, intimider, réduire la terrible fille de Baptista. Le plaisant de son rôle consiste par excellence dans le contraste de ses emportements simulés avec son flegme réel, de l'apparente folie de sa conduite avec la profonde sagesse du plan dont il poursuit très méthodiquement l'exécution.
Ajoutons que ce motif de rire étant donné, Petruchio, ou, si l'on veut, Shakespeare, s'y complaît et s'y amuse. Notre poète n'est pas homme à contenir sa gaieté gigantesque dans les justes mesures de la fine comédie. Il s'en donne à cœur joie. Il exagère. Il tombe dans la farce et dans la charge. Petruchio va sans doute nous paraître plus fantasque, exigeant, absurde et bizarre que la vraisemblance ne le comporte et que la nécessité ne l'ordonne; mais, de même que ses manières excentriques ne sont qu'une livrée d'emprunt sous laquelle l'honnête homme et l'habile homme demeure reconnaissable, ainsi les débauches de fantaisie auxquelles le poète se livre ne peuvent cacher qu'à des esprits superficiels le solide sens moral de sa comédie.
Petruchio sera pour Catherine un ouragan, comme il l'a promis. Il va faire sa cour, tambour ballant, s'annonçant dès l'abord en maître, brusquant tout, emportant la position comme à la pointe de la baïonnette. Il débute avec une familiarité insolente.
«Bonjour, Cateau; car c'est votre nom, m'a-t-on dit.
—Vous ayez entendu, mais un peu de travers; ceux qui parlent de moi me nomment Catherine.
—Allons donc! on vous appelle Cateau tout court... Cateau, écoute-moi! Ayant entendu dans toutes les villes parler de ta douceur, célébrer tes vertus et vanter ta beauté, bien moins cependant qu'elles ne le méritent, l'idée m'est venue de te rechercher pour femme...»
Un bon soufflet est la réponse de la demoiselle.
«Je jure que je vous le rendrai si vous recommencez... Allons, Cateau, ne montrez pas tant d'aigreur... Au fond, je vous trouve excessivement aimable. On m'avait dit que vous étiez revêche, hargneuse et sauvage; mais je vois que la renommée est une menteuse, car tu es charmante, enjouée, on ne peut plus courtoise, lente à parler et douce dans ton langage comme une fleur du printemps. Tu ne sais pas seulement froncer le sourcil, ni regarder de travers, ni te mordre la lèvre, comme font les filles d'humeur colère; tu ne prends point plaisir à la contradiction, mais tu accueilles les soupirants avec douceur, avec un langage gracieux, caressant et affable.»