La scène est longue dans Shakespeare, déparée par quelques grossièretés. Elle gagne à être résumée et réduite à l'essentiel. Au bruit des pas de Baptista qui approche, Petruchio conclut ainsi l'entretien:
«Laissons de côté tout ce babil, et expliquons-nous en termes clairs. Votre père consent à ce que vous soyez ma femme, votre dot est une affaire réglée, et bon gré, mal gré, je vous épouse. Croyez-moi. Cateau, je suis le mari qu'il vous faut, et je jure par cette lumière qui me fait voir ta beauté, ta beauté pour laquelle je t'aime, je jure que tu ne seras point mariée à un autre homme que moi. Voici votre père. Ne vous avisez pas de refuser. Je veux avoir et j'aurai Catherine pour femme.»
Baptista entre, et Petruchio lui dit que la noce est fixée à dimanche prochain.
«Je te verrai plutôt pendre dimanche!» gronde Catherine entre ses dents. Ce rugissement inspire à Baptista quelque doute sur la parfaite harmonie des fiancés; mais Petruchio se hâte d'expliquer à son beau-père, comme il l'appelle déjà, qu'il a été convenu entre elle et lui que, dès qu'ils ne seraient plus seuls, elle ferait semblant d'être méchante, «Beau-père, je vous le jure, on n'a pas idée comme elle m'aime. Oh! la bonne et tendre Catherine! Elle se suspendait à mon cou, elle me prodiguait baiser sur baiser... Donne-moi la main, Cateau: je vais à Venise acheter tout ce qu'il faut pour la noce. Je réponds que ma Catherine sera belle. Vous, beau-père, préparez la fête, et invitez les convives. Adieu jusqu'à dimanche!»
Il va sans dire que Catherine est furieuse, et que sa colère, plus ou moins comprimée d'abord par l'ouragan de Petruchio, éclate après son départ en mille imprécations. «C'est un fou! un brutal!» s'écrie-t-elle; mais dans le vocabulaire de Catherine de pareilles épithètes ne constituent point un refus; elle consent à épouser ce brutal, ce fou, et il faudrait être médiocrement versé dans cette science du cœur de la femme qui faisait la force de Petruchio, pour s'en étonner outre mesure. Tout le monde à Padoue est persuadé que Catherine coiffera la sainte, sa patronne: comment laisserait-elle échapper cette occasion unique d'infliger un démenti éclatant à tout le monde? Ses bonnes amies rient d'elle et se marient; sa sœur Bianca, la péronnelle! est courtisée par un tas de jeunes muguets: pourquoi donc n'aurait-elle pas, elle aussi, comme toutes ces mijaurées, son prétendant et son épouseur? Sans doute, le sien est bizarre; mais ses manières un peu rudes ne valent-elles pas mieux, après tout, que les mines langoureuses de ces fades soupirants qu'elle jetterait par terre d'un coup de poing? A la bonne heure! voilà au moins un gaillard avec lequel elle pourra causer. Son humeur querelleuse se réjouit au fond d'avoir de quoi s'exercer, et elle aiguise déjà ses griffes pour la lutte; car, si elle a rencontré dans Petruchio un compagnon digne de se mesurer avec elle, elle n'a pas encore reconnu son maître.
Elle va maintenant apprendre à le connaître. Devant la volonté de fer, ou, pour mieux dire, devant la tyrannie systématiquement absurde et injuste de cet habile mari, sa hautaine obstination finira par comprendre qu'elle n'a qu'à se soumettre, et dans ce cœur violent et dur, brisé par la main d'un homme vraiment fort, chose merveilleuse mais naturelle, la fleur de l'amour germera. Alors Petruchio relèvera et embrassera sa femme, devenue, par sa tendre obéissance et par sa raison, le modèle de toutes les épouses. C'est dans la peinture en action de cette étonnante cure morale que nous allons voir la fantaisie du grand poète s'ébattre en liberté joyeuse et se donner largement carrière.
Le dimanche, jour fixé par Petruchio pour la noce, tous les parents, tous les amis, invités en grand nombre, attendaient dans la maison de Baptista le marié, qui n'arrivait pas. Et Catherine pleurait de rage, disant qu'on s'était moqué d'elle. Tout à coup un valet s'élance, porteur d'une grande nouvelle: Petruchio arrive enfin, mais dans quel attirail, grands dieux!
«Petruchio arrive avec une vieille jaquette, des culottes retournées pour la troisième fois, une paire de bottes bonne à servir d'étui à chandelles, l'une bouclée, l'autre lacée; à son côté pend une épée antique toute couverte de rouille, prise dans l'arsenal de la ville, avec une garde rompue et point de fourreau; juché de travers sur une selle rongée des mites et sur des étriers dépareillés et inégaux, il monte un cheval déhanché, infecté de la morve, efflanqué et pelé comme un rat, affligé d'un lampas au palais, atteint du farcin, rempli d'écorchures, embarrassé dans sa marche par les éparvins, rayé de jaunisse, plein d'avives incurables et absolument hébété par le vertigo. Pour tenir sa bête de court et l'empêcher de broncher, il a une bride composée d'une seule guide et d'une têtière en peau de mouton, cent fois rompue et raccommodée avec des nœuds. Derrière sa selle est une croupière de velours pour femme, marquée des initiales de la mariée par de gros clous dorés en relief, et rapiécée çà et là avec de la ficelle.»
Ainsi annoncé et décrit, Petruchio ne tarde pas à paraître en personne aux yeux de toute la noce stupéfaite et consternée.