PETRUCHIO.—O monstrueuse arrogance! tu mens, fil; tu mens, dé à coudre; tu mens, aune, trois quarts d'aune, demi-aune, quart et pouce d'aune! tu mens, puce, œuf de pou, pointe d'aiguille cassée! Je me verrai bravé chez moi par un écheveau de fil! Hors d'ici, loque, chiffe, bout, reste, rognure, ou je m'en vais si bien te mesurer avec ton aune, que tu te souviendras toute ta vie des inconvénients du bavardage!»
La scène dernière du quatrième acte nous montre Catherine et son mari en route pour Padoue où ils se rendent pour faire leur visite de noce à la maison paternelle.
A ce moment, la victoire de Petruchio est complète. Non seulement sa femme n'a plus sur ses lèvres une seule parole de révolte ou de murmure, mais elle n'a plus dans son cœur un seul sentiment amer, et c'est avec un bonheur intime qu'elle accepte sa défaite. La fille aînée de Baptista qui, après tout, n'est pas un animal sauvage, mais une personne bien née, douée par la nature de sensibilité et de raison, n'était devenue si méchante que par la faute d'une éducation maladroite ou faible: un éducateur nouveau a paru, le mari a refait l'ouvrage des parents, Catherine a trouve son véritable maître, et chose admirable, mais conforme à l'observation de tous les moralistes, elle aime l'homme qui a su la prendre, la plier, la soumettre à l'empire de sa volonté despotique. Ce n'est point d'ailleurs à la force qu'elle cède ainsi d'un cœur joyeux: le triomphe de la force brutale n'a rien que d'affligeant: c'est devant la supériorité reconnue de l'homme dont elle porte le nom qu'elle est heureuse, et si j'ose le dire, fière de s'incliner. Très intelligente, elle a parfaitement compris la raison des violences fantasques de Petruchio, et elle s'amuse désormais à entrer d'elle-même dans les plus extravagantes lubies de son cher seigneur, en renchérissant sur elles avec tant de bonne grâce, qu'il faudra bien que celui-ci y mette un terme, plus que satisfait du succès de sa leçon, émerveillé, ravi, amoureux de son élève.
Les dernières exigences de ce tyran d'époux ont un caractère de haute fantaisie. C'est comme le bouquet de son feu d'artifice.
Il veut qu'à l'avenir il soit l'heure qu'il lui plaît: Catherine consent à n'avoir plus d'autre horloge que le bon plaisir de sa majesté maritale. Regardant le soleil, il s'écrie: «Grands dieux! comme la lune est brillante et sereine!—Soit, c'est la lune, répond Catherine après une très courte protestation où elle a d'abord essayé de rappeler les sens de son compagnon de route à une notion plus juste de la réalité, c'est la lune, ce n'est plus le soleil, du moment que vous dites que ce n'est pas lui; et s'il vous plaît de déclarer que c'est une chandelle, désormais, je vous le jure, ce sera une chandelle pour moi.»
Les deux voyageurs rencontrent un vieillard: «Charmante demoiselle, dit Petruchio au vieux bonhomme, bonjour. Où allez-vous de ce pas?» Et s'adressant à Catherine: «Dis-moi, ma chère Catherine, as-tu jamais vu une jeune fille plus fraîche? quelle rivalité de lys et de roses sur ses joues! Où trouver dans tout le firmament deux diamants comparables aux yeux qui illuminent cette figure céleste? Aimable et jolie fille, encore une fois, bonjour! Douce Catherine, embrasse-la pour l'amour de sa beauté.» Et la spirituelle Catherine fait chorus; elle ne veut pas rester en arrière de ce lyrisme, et ce sont des vers mêmes d'Homère qu'elle récite à son tour au vieillard mystifié et stupéfait: «Jeune vierge, frais bouton de rose, où vas-tu? Quelle est ta demeure? Heureux les parents d'une si belle enfant! plus heureux l'homme auquel un astre favorable te donnera pour aimable compagne de sa couche!» Brusquement, Petruchio fait cesser le jeu. «Eh bien, Cateau, qu'est-ce que cela signifie? Tu n'es pas folle, j'espère. C'est un vieillard ridé, fané, flétri, que tu vois, et non une vierge, comme tu dis.—Vénérable vieillard, reprend Catherine sans se déconcerter, pardonnez à mes yeux leur absurde méprise; ils ont été tellement éblouis par l'éclat du jour, que tout ce que je vois me paraît vert.» Appréciez-vous la fine et agréable raillerie contenue dans cette allusion au soleil nié tout à l'heure par Petruchio?
Maintenant le mari et la femme se connaissent, ils se comprennent, ils s'aiment, et nous pouvons arriver à l'édifiante conclusion de cette comédie morale.
Une autre noce vient d'avoir lieu dans la maison de Baptista; la douce Bianca a épousé Lucentio. On est à table. Les convives sont, entre les nouveaux mariés, Baptista, Petruchio, Catherine, Hortensio, qui vient de prendre femme, lui aussi, et qui, à défaut de Bianca, s'est contenté d'une veuve; enfin, plusieurs autres joyeux invités. Selon l'usage anglais, les dames se sont retirées au dessert, laissant les messieurs en face des bouteilles. Les maris causent de leurs femmes. «Çà, mon gendre, dit Baptista à Petruchio, pour parler sérieusement, je crois que c'est vous qui avez la plus méchante femme de toutes.
PETRUCHIO.—Eh bien, moi, je dis que non, et je le prouve. Que chacun de nous fasse chercher sa femme. Celui qui aura l'épouse la plus obéissante, la plus empressée à se rendre à son appel, gagnera un prix dont nous allons convenir.
HORTENSIO.—D'accord. Quelle est la gageure?