Le XVIIe siècle nous montre la victoire de l'esprit latin sur presque toute la ligne, et M. Nisard loue la «discipline» de ce grand siècle, de ce qu'elle était «plus jalouse de perfectionner dans chacun la raison générale que d'y encourager l'humeur et le caprice de l'individu». Mais à d'autres moments l'esprit celtique a pris sa revanche, et même au XVIIe siècle il n'a pu être complètement étouffé.
L'ethnologie ferait bien d'étudier avec plus de précision qu'on ne l'a fait jusqu'ici ce curieux phénomène que présente l'histoire du peuple français: l'éducation venant corriger et transformer la race; elle expliquerait par là mainte contradiction de notre esprit et mainte révolution de notre existence tant politique que littéraire.
Comment ce peuple si bien morigéné est-il capable, par instants, de tels accès de violence et de folie? Pourquoi le voit-on se révolter soudain contre tout son passé et rompre brusquement avec sa tradition? C'est qu'il y a de la barbarie sous notre civilisation; c'est qu'il y a un fond d'humour celtique sous notre politesse et notre gravité latine. Dans un livre écrit en allemand et consacré à l'étude de la France et des Français[4], M. Hillebrand propose de modifier à notre usage le dicton populaire: «Grattez le Russe, et vous trouverez le Tartare.» On pourrait dire plus justement, assure-t-il: «Grattez le Français, et vous trouverez l'Irlandais.» Or, l'Irlande est la terre classique de l'humour; elle a donné naissance ou asile aux plus grands humoristes de la littérature anglaise, notamment à Swift et à Sterne.
Un Irlandais, au XVe siècle, le comte de Kildare, accusé d'avoir commis un sacrilège en brûlant la cathédrale de Castel, répondit, pour s'excuser, qu'il croyait que l'archevêque était dedans. Voilà une plaisanterie humoristique. Cherchons en quoi consiste son originalité, et rendons-nous compte de ce qui la distingue d'un trait comique ou spirituel.
Le trait comique nous offre toujours une naïveté essentiellement inconsciente. M. Jourdain, faisant un assaut d'armes avec Nicole et recevant d'abord plusieurs coups de bouton, lui crie: «Tout beau! holà! doucement! tu me pousses en tierce avant que de pousser en quarte, et tu n'as pas la patience que je pare!» Nous rions ici d'une naïveté pure, d'une bêtise.
A la différence du comique, le trait spirituel consiste toujours dans une finesse ou une malice logiquement exprimée et consciente d'elle-même. Un Gascon, après avoir donné par politesse son assentiment à une histoire incroyable, ajoutait: «Mais je ne la répéterai pas, à cause de mon accent.» Nous rions ici, ou plutôt nous sourions, parce que notre raison est chatouillée de la façon la plus agréable par la piquante épigramme du Gascon.
Dans l'humour, la bêtise et l'esprit se mêlent de telle sorte qu'il est impossible de les séparer: ce n'est pas assez de dire, avec quelques auteurs, que l'une sert de vêtement à l'autre: l'union est plus intime et n'est pas seulement dans la forme. Mélange contradictoire de bêtise et d'esprit, toute vraie plaisanterie humoristique a pour caractère de déconcerter la raison, de jeter à la logique un défi et d'être un composé d'éléments rebelles à l'analyse. Notre Irlandais de tout à l'heure, accusé d'un crime, présentait en manière d'excuse une circonstance aggravante, et riait. Les plaisanteries d'Agnelet, dans la farce de Maître Pathelin, appartiennent à ce genre simultanément bête et spirituel.
L'amiral Nelson complimentait un de ses capitaines en lui disant que, «quoiqu'il n'eût point pris part au combat, il avait le mérite d'avoir conservé son navire intact». Je pourrais, comme les Philaminte et les Bélise des Femmes savantes, me pâmer d'admiration sur ce quoique. Ce quoique vaut un poème. Ce quoique m'ouvre l'infini. L'absurdité profonde de ce quoique est précisément ce qui en fait le sublime.