Enfin, quoique en dit beaucoup plus qu'il ne semble.
Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble,
Mais j'entends là-dessous un million de mots.

La gloire de l'humour, c'est de faire ouvrir de grands yeux ronds à M. Joseph Prudhomme, je veux dire à la sagesse et à la logique bourgeoise. Devant ses paradoxes surprenants et d'une profondeur insondable, M. Prudhomme reste là, bouche béante et les bras pendants, comme ce bonhomme d'un fabliau allemand qui essayait de consoler une pauvre veuve au convoi funèbre de son mari. Elle sanglotait; il en eut pitié: «Calmez-vous, lui dit-il, soyez raisonnable; n'avez-vous pas dans la boutique un jeune compagnon, bien fait de corps, actif au travail, qui pourra quelque jour avec avantage prendre la place du défunt?—Ah! répondit-elle, j'y ai bien pensé; mais ce qui me désole, c'est qu'on ne peut pas se marier avant Pâques.»

Dorine est impertinente avec Orgon déjà exaspéré par la résistance de Marianne, et Orgon lui donne un soufflet: c'est bien; mais M. Squeers, personnage d'un roman de Dickens, fait mieux. M. Squeers est un maître de pension en voyage, qui s'est ruiné à remplir d'annonces les journaux; personne n'a répondu à son appel, et cela le met de fort mauvaise humeur. Dans la chambre de l'hôtel où il se morfond à attendre les visites, un de ses élèves est en pénitence, debout sur une malle. «De plus en plus agacé, M. Squeers regarda le petit garçon pour voir s'il faisait quelque sottise qui put lui donner un motif pour le battre; comme le petit garçon ne faisait rien du tout, il se contenta de lui appliquer un bon soufflet en lui disant de ne pas recommencer[5]

Dans la fable du Loup plaidant contre le renard par devant le singe, il y a un trait humoristique. Le singe, après avoir entendu les deux parties, prononce l'arrêt en ces termes:

Je vous connais de longtemps, mes amis,
Et tous deux vous paierez l'amende:
Car toi, loup, tu le plains quoiqu'on ne t'ait rien pris.
Et toi, renard, as pris ce que l'on te demande.

Ce qui fait l'humour de ces deux derniers vers, c'est leur illogisme, plein d'un sens profond; mais la moralité qui suit et qui conclut la fable n'a rien d'humoristique:

Le juge prétendait qu'à tort et à travers
On ne saurait manquer, condamnant un pervers.

Cette explication est trop claire, trop logique, trop raisonnable. Le poète aurait mieux fait de nous laisser sur la contradiction paradoxale de la sentence du singe, qui nous rendait rêveurs et ouvrait à notre imagination des perspectives infinies.

On cite un mot délicieux de Fontenelle sur La Fontaine: «M. de La Fontaine est si bête qu'il croit que les anciens ont plus d'esprit que lui.» Essayez donc de ramener cette phrase à une proposition logique! c'est impossible: les éléments en sont réfractaires à toute espèce d'analyse, et c'est justement de cela que se compose le charme particulier de l'humour. En ce sens on peut dire que l'infini est au fond des plaisanteries de l'humour, à la différence des traits simplement spirituels ou comiques, dont la signification est toujours nette et la portée limitée[6].