Beaucoup de sagesse,
Beaucoup de tristesse;
Grandir son savoir
Est peine vouloir.

«Alors, je me dis à moi même: «Voyons; essayons de la joie; goûtons le plaisir.» Je devais reconnaître bientôt que cela aussi était vanité... Je fis de grandes œuvres; je me bâtis des maisons, je me plantai des vignes, je me fis des jardins et des parcs; j'y fis venir des arbres fruitiers de toute sorte; je fis creuser des réservoirs d'eau pour arroser mes arbres de haute futaie; j'achetai des esclaves des deux sexes; si bien que le nombre des enfants de ma maison, de mes bœufs et de mes brebis surpassa celui que personne eût jamais possédé avant moi à Jérusalem. En même temps, j'entassai dans mes trésors l'argent, l'or, l'épargne des rois et des provinces; je me procurai des troupes de chanteurs et de chanteuses et toutes les délices des fils d'Adam... Et je ne refusai à mes yeux rien de ce qu'ils souhaitèrent; je n'interdis à mon cœur aucune joie... Puis, m'étant mis à considérer les œuvres de mes mains et les travaux auxquels je m'étais livré, je reconnus encore une fois que tout est vanité et pâture de vent... Je me tournai alors à étudier quelle différence il peut y avoir entre la sagesse d'une part, la folie et la sottise de l'autre... Je crus d'abord que la supériorité de ta sagesse sur la sottise est comme la supériorité de la lumière sur les ténèbres.

Le sage a ses yeux dans sa tête,
Et le fou marche dans la nuit.

«Or bientôt je vis qu'une même fin est réservée à tous deux. Alors, je pensai en moi-même: Si la destinée qui m'attend est la même que colle du fou, que me sert d'avoir travaillé sans relâche à augmenter ma sagesse? et je dis en mon cœur: Encore une vanité!... Ces réflexions me firent prendre la vie en haine; j'eus en aversion tout ce qui se passe sous le soleil, voyant que tout est vanité et pâture de vent[3]

Telle est l'expérience de l'humanité depuis Salomon jusqu'à Faust.

Cependant, si l'humour se confondait en dernière analyse avec le pessimisme et la mélancolie, il ne formerait pas dans la littérature un genre suffisamment original. Son caractère propre consiste dans l'alliance paradoxale d'un tempérament optimiste et joyeux avec ridée du néant de l'existence. Le parfait humoriste pense, connue l'Ecclésiaste, que tout est vanité sous le soleil; mais au lieu de dire cela ou pleurant, il rit. La tristesse est pénible et fâcheuse, elle est trop parente de la gravité; le rire affranchit l'âme; chose ailée, légère, il voltige, secouant toute révérence pour les majestés qui inspirent aux hommes la vénération ou l'effroi.

L'humour triste est d'ailleurs beaucoup plus fréquent que l'humour gai. Les grands romans russes, révélés à la France depuis quelques années, initient l'esprit français à l'humour slave, plein de mélancolie douce et d'humaine pitié. La littérature italienne a beau fleurir sous un soleil plus chaud, elle manque essentiellement de joie; M. Marc Monnier remarqué que Giusti lui-même, le plus spirituel des poètes de l'Italie moderne, rit amèrement; l'Arioste seul fait exception par «l'ironie bienveillante et presque attendrie de sa conception du monde[4]».

Les Espagnols sont, paraît-il, beaucoup plus gais que les Italiens. M. Victor Cherbuliez, arrivant de Genève, ville très grave, en Espagne, a été frappé de cette gaieté d'une nation malheureuse, «qui éclate dans leur vie publique et privée en dépit des nombreuses tourmentes politiques, et dans toute leur littérature, même dans les œuvres des grands infortunés, comme Cervantes». Cette union étrange et contradictoire de la gaieté avec des raisons d'être triste constitue précisément le tempérament humoristique.

Le Français est trop logique et se prend lui-même trop au sérieux pour être gai à la façon l'humour; il redoute excessivement d'être l'objet du rire. Il est très moqueur, mais de quoi se moque-t-il? Ce n'est pas de l'homme, ce n'est pas du monde, comme l'humoriste; c'est du voisin et de la voisine, des académiciens et des juges, des jésuites et du parlement, de Fréron et de Nonotte: petit persiflage qui est fort différent de l'humour et de la grande ironie. Le persiflage se moque des individus; la grande ironie se moque de l'homme, et le hait; l'humour se moque aussi de l'homme, mais il l'aime.

L'humour anglais, plus riche d'ailleurs et plus fécond que celui d'aucune autre nation, manque généralement, lui aussi, de gaieté et de joie. «Ils se réjouissaient tristement, écrit déjà Froissart au XIVe siècle, suivant la coutume de leur pays.» En plein renouveau de la Renaissance, Surrey, brillant poète, n'imagine rien de plus opportun que de traduire en vers l'Ecclésiaste. «Le désenchantement, remarque à ce propos M. Taine, la rêverie morne ou amère, la connaissance innée de la vanité des choses humaines, ne manquent guère dans ce pays et dans cette race.»