Quand les voyageurs anglais au XVIIIe siècle venaient nous dire: «Messieurs les Français, vous êtes trop graves,» nous leur répondions: «Vous êtes trop tristes.» Une dame française en 1749, écrivait de Londres à une personne de ses amies: «On s'enivre ici au cabaret aussi tristement que si l'on y était forcé par le parlement pour augmenter les droits de l'accise. Le paysan, malgré son aisance et sa liberté, qu'il fait consister à nommer dans un cabaret à bière ses députés à la chambre des Communes, n'est pas plus gai à la campagne; il danse, il court le lièvre ou le renard avec le même chagrin qu'il s'enivre.» Charles Lamb, écrivain d'ailleurs délicat, prend un plaisir bizarre à intituler ses chapitres: «Du caractère du croque-mort.»—Des inconvénients qui résultent de la pendaison.» Thomas Warton, à l'âge de dix-sept ans écrit un poème sur les Plaisirs de la mélancolie. Shelley s'écrie sous le ciel de Naples: «Pour moi le désespoir est doux, comme ces vents et ces eaux!» Swift célébrait chaque année l'anniversaire de sa naissance en lisant le chapitre de la Bible où Job maudit le jour auquel il fut dit dans la maison de son père qu'un enfant des hommes était né.

Le fond de la plaisanterie de Swift est extrêmement amer. Il a plus d'ironie que d'humour. Il hait et méprise l'humanité. Qu'est-ce que l'homme, suivant lui? un animal égoïste, envieux, menteur, lâche, cupide, brutal, sanguinaire; et, pour que nous n'en doutions pas, Swift arrache le voile de fausse politesse et de civilisation prétendue qui cache à nos yeux notre nature, et il nous montre dans le troupeau des humains les bêtes féroces primitives, se poursuivant d'arbre en arbre pour se faire le plus de mal possible, s'atteignant et se déchirant de leurs griffes, fuyant de terreur à l'approche des autres animaux qui sont leurs maîtres, et se disputant avec d'horribles cris une charogne dont ils n'ont pas besoin! Dans la grande ironie, personne n'égale Swift; il est l'Homère du genre.

Sterne, au contraire, a plus d'humour que d'ironie. Son esprit, comme celui de tous les vrais humoristes, est sans méchanceté. Il n'a pas la plus petite goutte amère, et si, de place en place, des ombres légères passent dans son ciel bleu, sa mélancolie fugitive est comme la fraîcheur d'un jour d'été. L'optimisme est le fond de sa nature.

Entre Thackeray et Dickens, il y a à peu près le même parallélisme qu'entre Swift et Sterne: Thackeray, plus amer et plus fort; Dickens, plus aimable et plus riant.

Le plus grand de tous les humoristes est Rabelais. Il est dans l'humour ce qu'Homère est dans l'épopée, ce que Swift est dans l'ironie: le père, la source, sacrum caput.

Qu'y a-t-il de si grand dans l'humour de Rabelais? C'est que chez lui le mépris de l'univers, le sentiment de la vanité et du néant des choses, que nous avons tant de peine à nous figurer autrement que triste et amer, est accompagné de bienveillance et de joie. Cette bonté profonde du patriarche des humoristes, ce rire large et serein font de son livre, qui est par excellence Bible de l'humour c'est-à-dire d'un art raffiné, corrompu et malade, un livre sain comme fis écrits des classiques. «J'en ai vu par le monde (ce ne sont fariboles) qui, étant grandement affligés du mal de dents, après avoir tous leurs biens dépensés eu médecins sans en rien profiter, n'ont trouvé remède plus expédient que de mettre nos chroniques pantagruéliques entre deux beaux linges bien chauds et les appliquer au lieu de la douleur, les sinapizant avec un peu de poudre d'oribus. Est-ce rien cela? Trouvez-moi un livre, en quelque langue, en quelque faculté et science que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés et prérogatives, et je vous paye chopine.»

Une autre grandeur de Rabelais, c'est qu'il est naturel, à tel point que chez lui l'écrivain humoriste et l'homme ne font qu'un. La leçon de philosophie contenue dans le premier verset de l'Ecclésiaste, et qui est tout renseignement de l'humour, il l'a donnée dans sa personne en même temps que dans ses écrits: il a d'abord construit dans sa vaste mémoire, dans sa puissante intelligence, l'édifice tout entier de la science humaine; il est devenu l'homme le plus savant de son siècle, plus savant qu'Erasme, que Calvin, que Guillaume Budé; puis, culbutant d'un coup de pied cette pyramide orgueilleuse, il s'est mis à gambader sur ses ruines afin qu'on sût que tout est vanité.

Mais admirez ici le grand sens de l'artiste: il a su contenir et borner l'humour. S'il ne nous avait offert que des ruines, son livre n'aurait aucun intérêt. Or, c'est un livre «de haulte gresse» et plein d'«une substantificque moelle», c'est-à-dire plein de sagesse et de raison, mais d'une sagesse et d'une raison (notez bien ce point, c'est l'essentiel) que l'auteur a toujours soin d'anéantir poétiquement, à mesure qu'elles se produisent, de peur que nous ne les prenions trop au sérieux.